Syrie : remettre les pendules à l’heure (2/4)

4) L’importance cruciale de la Route de la Soie.

Or cette aide aux islamistes n’est pas le fruit du hasard, elle est même en quelque sorte tragiquement fatale et quasi-métapolitique car s’inscrit dans le but non seulement de contrôler le pétrole dont les 2/3 des réserves se trouvent au Moyen-Orient, mais surtout de dominer la route de la soie, cœur de la géopolitique mondiale depuis l’aube des temps. Cette route dite aussi « des Indes » est l’axe permettant de joindre l’Europe, l’Afrique et l’Asie mais aussi (par le canal de Suez, la mer Rouge et le golfe arabo-persique) l’Océan indien qui se déverse dans le Pacifique et la Méditerranée dans l’Atlantique. La gigantesque masse eurasiatique et africaine regroupe depuis le début de l’humanité 90% de la population mondiale et donc des richesses commerciales et énergétiques transitant via la mer ou la terre par cette artère. Le continent des Amériques, beaucoup plus faible démographiquement et énergétiquement, ne dépassera jamais, en puissance, ce gros caillou eurasiatico-africain. La route de la soie débute en sa partie Ouest au nord par les Balkans, l’Anatolie turque, le Caucase et sa Mer Caspienne, et en son Sud par le Levant, la péninsule arabique et les côtes arabo-africaines puis traverse le Moyen-Orient et le golfe arabo-persique et se termine dans le bassin de l’Indus, c’est-à-dire jusqu’au Cachemire.

“La route de la soie était, par cette confrontation des climats, l’exception multiethnique conflictuelle sur une planète où le confinement homogène racial était la règle.”

Pierre angulaire des transhumances mondiales, elle est le lieu où se rencontrent les climats indo-européen des quatre saisons, turco-mongol-toungouze des steppes et désertique des sémites. Avant la découverte du Nouveau Monde par les Européens et surtout l’ère carbo-pétrolière qui a déstabilisé l’ordre mondial en s’émancipant temporairement de la nature, la route de la soie était, par cette confrontation des climats, l’exception multiethnique conflictuelle sur une planète où le confinement homogène racial était la règle. C’est dans cette confluence des races et des peuples, dans ce monde bouillonnant que naîtront toutes les grandes religions de l’humanité. En son Est, l’hindouisme, lui-même en partie né des paganismes euro-égyptiens, qui influera beaucoup dans l’émergence du taoïsme chinois mais aussi dans la philosophie confucéenne par son premier courant « matérialiste » dit jaïniste, qui forgera profondément aussi les philosophies gréco-romaines. Son deuxième courant « matérialiste », le bouddhisme, se diffusera à travers toute l’Asie jusqu’au Japon et l’Océanie. En son Ouest, les religions abrahamiques universalistes que sont le judaïsme (universalisme négatif ; les Juifs devant non pas convertir le monde mais s’en écarter et le dominer), le christianisme qui se diffusera en Europe, en Russie, dans les Amériques et une partie de l’Afrique, ainsi que l’islam qui se déversera sur l’Afrique du Nord, dans tout le Moyen-Orient et une partie de l’Asie centrale jusqu’à l’Indonésie.

“Comme disait le très grand penseur politique Carl Schmitt, l’Histoire mondiale se résume dans une lutte permanente entre la Terre et la Mer, ajouterai-je entre l’Orient et l’Occident.”

Mais cette route de la soie sera aussi le choc nodal de l’Orient terrestre et de l’Occident maritime, des civilisations opposant depuis la nuit des temps les puissances, en règle générale, thalassocratiques occidentales (Grecs, Romains, Croisés latins, Européens de la Renaissance et Anglo-Américains) aux puissances telluriques, en général orientales (les Empires iranophones achéménides, parthes et sassanides, les Empires arabes omeyyade, abbasside et fatimide puis les Turco-Mongoles notamment seldjoukides, ottomans et gengiskhanides et pour finir la France napoléonienne puis gaullienne, le monde germanique bismarckien et hitlérien, les Russies tsariste, soviétique et poutinienne associées aux Chines maoïste et communisto-capitaliste). Comme disait le très grand penseur politique Carl Schmitt, l’Histoire mondiale se résume dans une lutte permanente entre la Terre et la Mer, ajouterai-je entre l’Orient et l’Occident.

Alors que seuls les États-Unis détiennent la bombe nucléaire sur le continent américain et la France et l’Angleterre sur le continent européen, tous les grands États s’étalant sur la Route de la soie l’ont ou essayent de l’avoir : Israël, depuis sa coopération avec la France dans les années 50 ; l’Irak de Saddam Hussein tenta de l’obtenir grâce à la France mais sa centrale Osirak fut bombardée par le général Sharon en 1981 ; l’Iran du Chah essaya aussi de l’avoir avec l’aide de la France en 1973 et les mollahs s’y attèlent actuellement ; les Russes, qui ont le plus grand nombre d’ogives nucléaires au monde et qui ont des forces militaires en caspiennes et Asie centrale ; le Pakistan, qui se la vit transmettre par les Américains pour tenter de contenir l’avancée soviétique en Afghanistan ; l’Inde grâce à la France, pour se protéger des Pakistanais qui revendiquent aussi le Cachemire ; les Chinois, qui ont positionné la majorité de leurs missiles nucléaires non sur les côtes maritimes mais à la porte de la Route, dans la région du Tibet et du Qinghai ; et, évidemment, les Américains dont une vingtaine de bases militaro-nucléaires, des Balkans à l’Afghanistan en passant par la péninsule arabique, le Caucase et l’Asie centrale, émaillent cet arc de crise – où est déployée la majorité des antennes de la DGSE… Vous voyez le problème !

“Qui contrôle cette fameuse Route de la soie contrôle le monde, puisque cette mainmise permet de dominer l’écrasante majorité des échanges humains et des transactions énergétiques.”

Car, en effet, qui contrôle cette fameuse Route de la soie contrôle le monde, puisque cette mainmise permet de dominer l’écrasante majorité des échanges humains et des transactions énergétiques qu’elles soient animales, minérales (or, argent, fer, etc.), végétales (notamment épices) ou qu’elles concernent les hydrocarbures (gaz mais surtout pétrole, huile issue majoritairement de dépôts biotiques engendrés à travers des millions d’années par la confrontation terre-mer et donc se situant aux 2/3 dans le golfe arabo-persique, en Mésopotamie et en Caspienne composant l’ouest et le centre de cette route cruciale). À l’inverse, qui ne la contrôle pas risque de perdre jusqu’à sa propre indépendance, n’ayant pas suffisamment de richesses, notamment énergétiques, pour l’entretenir.

a) L’heure Antique

L’Europe connut un premier âge d’or pendant l’Antiquité car le monde grec puis romain dominaient tout ou partie de cette route. Le fameux poème homérique de l’Iliade, âme spirituelle de la Grèce, raconte une confrontation entre la coalition grecque maritime de l’Ouest et l’empire euro-asiatique multiethnique de l’Est représenté par Troie afin de contrôler la partie anatolienne de cette route. Ce poème sera édifié par Homère au XIIIe siècle avant Jésus-Christ, alors qu’au même moment, le poète hindou Vyasa compose le Mahabharata, épopée épique de la spiritualité indienne décrivant la lutte entre deux branches d’une même famille royale pour l’acquisition du trône. La bataille principale se passe dans le bassin de l’Indus, à l’autre extrémité de la route de la soie. Ce n’est pas un hasard si ces poèmes au retentissement mondial et intemporel se déroulent dans cette zone névralgique, car la morphologie des continents étant ce qu’elle est, la lutte entre les peuples pour les ressources confine fatalement à cette géographie.

“L’épicentre de la lutte romaine se trouvera au Proche-Orient contre les Empires parthes et sassanides.”

Les guerres médiques et du Péloponnèse, puis les conquêtes d’Alexandre le Grand (répondant exactement à l’étendue de la route de la soie) et la formation de ses empires lagide et séleucide n’auront d’autre but que le contrôle de cette artère. Le monde grec entrant en décadence, le flambeau sera repris par Rome. Pourquoi les Romains n’ont-ils pas retenté de dominer au-delà de la Germanie après la défaite de Teutoburg de l’an 9 contre les légions allemandes d’Arminius et n’installèrent pas leur limes au-delà du Danube ? Pourquoi, malgré la colonisation de l’Afrique du Nord, ceux-ci ne descendirent jamais en-deçà de la Libye actuelle ? Parce que l’Europe du Nord ou l’Afrique subsaharienne ne leur rapportaient rien énergétiquement. L’épicentre de la lutte romaine se trouvera au Proche-Orient contre les Empires parthes et sassanides. Tous les empereurs ont rêvé d’être de nouveaux Alexandre, lui-même se référant à l’Achille de l’Iliade. L’apogée de Rome, sous la dynastie des Antonins, sera due à l’extension orientale maximale par l’empereur Trajan (53 – 117) allant jusqu’au cœur de Irak actuel.

N’en déplaise à Jean Sévilla ou à feu Jacques Heers, avec l’effondrement de l’Empire romain et de sa mainmise occidentale sur la route de la soie, l’Europe s’enfoncera dans l’ombrageux Moyen Âge, période d’une véritable régression de civilisation et d’une importante implosion démographique, Rome, capitale symptomatique, passant de plus d’un million d’âmes à son apogée en 200 après Jésus-Christ à seulement 30 000 en 600. Comme le rappelle Guillaume Faye, cet effondrement fut une profonde catastrophe : « Il a fallu attendre 1 000 ans pour que les Florentins redécouvrent les techniques de sculpture sur marbre et de fonte du bronze des Romains. Louis XIV à Versailles vivait dans une situation de confort bien inférieure à celle de son homologue Trajan au Palatin, dix-sept siècles plus tôt. On allait plus rapidement de Trèves à Rome au IIe siècle qu’au XVIIIe siècle ». Elle retrouvera sa splendeur à partir de la Renaissance et surtout pendant le XIXe siècle, par la découverte des Amériques et surtout par le contournement de la Route de la soie par les côtes maritimes africaines permettant un nouvel accès à l’Inde, ce mastodonte énergétique et démographique si riche en minerais, épices, étoffes, etc.

“Les Croisades créant ce premier « Israël » que furent les Royaumes francs du Levant (1095-1291) étaient en réalité motivées par des raisons géopolitiques glissées sous l’étendard religieux.”

b) L’heure asiatique

À l’inverse, le Moyen Âge sera l’heure asiatique : l’Asie, à son tour, dominera cet axe central où l’on verra poindre l’hégémonie arabe puis turco-mongole. On oublie trop souvent que la conquête arabe et les créations des richissimes Empires omeyyade (651-756) abbasside (756-861) et fatimide (909-1074) sont dues à l’épuisement des confrontations des Empires romains puis byzantins contre les Empires perses, et que les Arabes, profitant de ce terrassement, ont pu réunir l’énergie de la Route de la soie à leur profit, explosant démographiquement et déferlant de la France aux Indes. Les Croisades créant ce premier « Israël » que furent les Royaumes francs du Levant (1095-1291) étaient en réalité motivées par des raisons géopolitiques glissées sous l’étendard religieux : tenter de reconquérir la partie occidentale de ce chemin névralgique afin d’assécher les empires orientaux et ainsi stopper le flot migratoire sur l’Europe, arabo-berbère par l’Espagne, turc par l’Anatolie.

Les Arabes seront vite supplantés par les redoutables turco-mongolo-toungouzes, ensemble racial asiatique et continental des steppes (végétation d’Asie centrale composant la partie Nord de la Route de la soie et s’étendant jusqu’à Budapest d’un côté et Pékin de l’autre), aux aptitudes guerrières particulièrement aiguisées qui engendrera parmi les plus grands chefs militaires de l’Histoire dont Attila roi des Huns, Soliman le Magnifique, Tamerlan, Babur, Akbar, Abbas le Grand et évidemment Gengis-Khan appelé le Conquérant du Monde pour avoir réussi à lui seul à unifier la quasi-totalité de cet axe capital. Race contrôlant majoritairement ce couloir du Xe au XIXe siècle, elle dominera donc pendant presque un millénaire la majorité des peuples eurasiatiques. Ainsi – et sans être exhaustif – les Turcs seldjoukides (1027-1243) et ottomans (1360-1922) soumettront les Européens des Balkans et les Arabes jusqu’en Algérie actuelle ; l’Ilkahana, l’Emirat Timouride, les Empires Séfévide (XVI-XVIIe) et Qadjar (XVIII-XIXe) domineront les Iraniens (à 80% indo-européens dont 50% de persans proprement dits) ; les Khanats de la Horde d’or et de la Horde blanche assujettiront les Russes du XIIIe au XVe siècles qui, une fois libres, auront pour premier réflexe de foncer à leur tour vers le Caucase et les « mers chaudes » (Mer Noire, Caspienne et indirectement Méditerranée) afin de maîtriser la partie nord-ouest de la Route de la soie leur conférant la puissance nécessaire pour ensuite s’accaparer l’Asie centrale et conquérir la Sibérie aux XVIIIe et XIXe siècles ; le Sultanat de Delhi au XIVe siècle, et surtout la dynastie des Grands Mogholes fondée par Babur au XVIe siècle qui durera jusqu’à l’arrivée des Britanniques qui rendront à leur départ paradoxalement, après six siècles de domination turco-mongole musulmane, le pouvoir aux Indo-européens hindous : « étrange raccourci d’histoire : la domination britannique, après deux siècles de plein exercice, n’aura finalement eu d’autre résultat que d’aider l’Inde à s’affranchir de ses anciens maîtres musulmans, n’aura servi qu’à rendre l’Inde à elle-même. Selon la formule que la philosophie du Vendeta applique à la destinée de l’âme, l’Inde, sous nos yeux, « devient ce qu’elle était » » s’exclame l’historien René Grousset dans son magistral Figures de Proue ; les Khitans (Xe), Djurtchets (XIIe), Gengiskhanides (XIIIe), Qing (XVIIe-XIXe), et Mandchous (XIXe) gouverneront tout ou partie de la Chine.

“La découverte accidentelle des Amériques avait pour but principal de rejoindre les Indes et la Chine par la Mer afin d’éviter l’itinéraire terrestre dominé par les Turco-Mongols.”

D’ailleurs, pourquoi les Chinois d’aujourd’hui nomment-ils leur ethnie les Hans ? Tout simplement parce que ce brillant Empire chinois du Ier siècle après Jésus-Christ fut le seul avec les Tang au VIIIe et les Ming (XVe-XVIIe) à avoir eu la mainmise sur la partie orientale de cette fameuse route et ainsi pu constituer une grande puissance, tout le reste de l’histoire de Chine se résumant soit en des batailles entre micro-royaumes chinois, soit en leur domination partielle (uniquement le nord) ou totale par les peuples des steppes ayant préalablement conquis cet axe stratégique et pouvant donc se permettre d’imposer leur hégémonie. Connaissant leur histoire et leur géographie, les dirigeants chinois actuels ont installé la majorité de leurs bases stratégiques et missiles nucléaires à sa porte, notamment riche en minerais et hydrocarbures, (région du Qinghai) et eaux (Tibet) dont la CIA ne cesse depuis des décennies de soutenir les séparatismes.

c) La Renaissance européenne

L’Europe sortit de sa torpeur à la Renaissance : l’Italie fonda sa puissance par le commerce continental avec l’Orient alors que les Hollandais, les Portugais, les Espagnols et les Britanniques contournèrent la route terrestre de la soie. La découverte accidentelle des Amériques avait pour but principal de rejoindre les Indes et la Chine par la Mer afin d’éviter l’itinéraire terrestre dominé par les Turco-Mongols ; croyant débarquer aux Indes, Christophe Colomb nommera les peuplades d’Amérique rencontrées les « Indiens ». Comme l’a brillamment démontré le géopoliticien Aymeric Chauprade dans son excellente Chronique du Choc des Civilisations, la découverte du Nouveau Monde par les Européens temporisera l’épicentre commercial de la voie continentale des Indes concurrencée par un nouveau, celui de l’océan Atlantique, participant ainsi au commencement de la longue décadence ottomane qui perdit le monopole des grandes transactions commerciales et énergétiques. Mais ce que nous oublions souvent, émerveillés que nous sommes par l’apparition américaine, est que l’importance du sentier terrestre de la soie fut certes temporisé mais resta centrale : les Portugais, les Hollandais mais surtout les Anglais rejoignirent malgré tout les Indes par les côtes africaines et de grandes guerres navales eurent lieu pour expulser les Ottomans de la péninsule arabique et de ses golfes egypto-levantins et arabo-persiques afin d’y construire des ports sécurisant à leur profit une nouvelle allée maritime des Indes.

À suivre…

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2Commentaires

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  • 0 / 10
  • champar , 21 février 2014 @ 15 h 52 min

    La première partie était très bien, cette deuxième partie est un peu confuse.

  • montecristo , 21 février 2014 @ 16 h 40 min

    C’est une “Histoire du Monde” … et cet article, passionnant comme le premier, exigerait cependant des tonnes de bouquins à lire pour en saisir vraiment toutes les arcanes.

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