Les grandes idées politiques sont nécessairement soutenues par de grandes idées religieuses

par Dale Ahlquist*

Ordinairement, je ne lis pas le New York Times. D’ailleurs, aucune personne normale ne fait cela. Néanmoins, il m’arrive parfois de faire une exception. Ce qui est bien normal. L’article que j’ai lu m’a sidéré, en particulier le passage suivant :

“L’Amérique avait une grande idée politique mais elle avait une petite idée religieuse. La vision spirituelle ne fut pas suffisamment vaste pour accomoder la variété de la fraternité à établir parmi les hommes… La nation américaine naquit non pas avec une unité philosophique mais une variété de fanatismes : avec des sectes fondées sur des dogmes particuliers ou sur le déni de tout dogmes, ou encore sur quelque chose lié non pas à un jugement privé mais sur un jugement particulier.”

Je n’ai jamais vu décrit avec une telle densité une explication aussi complète du déroulement de l’histoire religieuse et culturelle de l’Amérique.

La grande idée politique en question, c’est évidemment la démocratie et plus précisément, “que tous les hommes sont crées égaux et que leurs droits viennent de Dieu” : la fameuse vérité “tenue pour évidente par elle-même” selon la Déclaration d’Indépendance de l’Amérique. La démocratie signifie se gouverner soi-même, c’est la capacité de se gérer individuellement, tout cela constituant le droit et la responsabilité de chacun. Se gouverner soi-même signifie littérallement se contrôler soi-même. Se gouverner soi-même ne signifie pas faire n’importe quoi mais plutôt gérer en conscience tout ce qu’on fait. Cette gestion n’est pas imposée par une quelconque force externe mais plutôt de et par soi-même. Savoir se restreindre est l’essence même de la protection de sa liberté ainsi que celle des autres car savoir se restreindre, c’est se respecter et c’est celà qui nous retient de piétiner les droits des autres. Se restreindre, c’est se respecter soi-même et tout cela renvoie non seulement à sa propre dignité mais aussi à celle des autres. Savoir se contrôler constitue un des fruits que l’on trouve dans Saint Paul aux Galates, 5:22-23. En conséquence, une nation imbibée de ce principe d’auto-gouvernance est une nation où s’exprime le contrôle de soi et le respect de soi.

Si ce que je viens de décrire ne ressemble pas vraiment à l’Amérique contemporaine, c’est parce-que la grande idée politique des pères fondateurs n’était pas accompagnée d’une grande idée religieuse.

“La religion disparue, seule le fanatisme reste et ceux qui rendent des “jugements particuliers” en veulent une application universelle.”

L’Amérique bien sûr, n’a pas été fondé comme nation catholique. Elle a été fondée comme nation protestante qui n’a en fait pas ouvertement fait état de sa religion mais qui s’essayera à la pratique de la liberté religieuse. Jusque là, tout va à peu près bien. Sauf que le protestantisme n’est pas une philosophie unificatrice. S’il est unifié c’est surtout dans son anti-catholicisme. Il est défini par cette permanence de “protestation” contre l’autorité de l’Eglise Catholique. La liberté religieuse doit évidemment tolérer le catholicisme aussi. Mais la dynamique était cassé au départ et continue de se casser depuis: en effet, les protestants qui se sont scindés de l’Eglise Catholique n’on cessé de continuer à se scindés entre eux. L’Amérique a eu le don de générer une secte après l’autre. Une secte est une section, et chaque section devient plus petite et plus étroite. Même lorsqu’une secte a crû à la manière des Baptistes ou des Mormons, l’étroitesse est bien là car la scission fût faite depuis un ensemble plus grand.

Chaque secte fût fondée avec une dose de fanatisme qui se confrontera à tout ce qui est autre et ce processus ne cessera de perturber la culture ambiante. Par example, les puritains s’attaquèrent aux plaisirs élémentaires ce qui provoquera une onde de choc dans l’histoire du pays jusqu’à aujourd’hui. Même lorsque ces puritains se retirèrent dans leurs petites chapelles, attendant la seconde venue, ils condamnèrent cigarettes et bière comme étant de source diaboliques. Ils se sont aliénés eux-mêmes et se séparèrent ainsi complètement des braves gens pour lesquels les cigarettes et la bière faisaient parties des bonnes choses ici-bas et en profitaient normalement. Immanquablement, ces braves gens se firent une idée de la religion comme quelque chose de radicalement opposée aux plaisirs de ces substances. Ceci dit, les attaques contre les cigarettes et la bière ne proviennent actuellement plus des sectes religieuses mais bien de sectes laïques. La religion disparue, seule le fanatisme reste et ceux qui rendent des “jugements particuliers” en veulent une application universelle. C’est ainsi que le fanatisme et la culture versent dans le chaos par manque de philosophie unificatrice.

Un fanatisme persistant qui empêche l’unité est celui qui consiste à considérer qu’il n’est pas possible de méler la politique avec la religion alors qu’en fait, il est presque impossible de ne pas le faire. Un bonne idée politique ne peut être soutenue que par une bonne idée religieuse. La justice ne peut pas être rendue sans qu’elle ne s’inspire de données surnaturelles lesquelles sont par essence permanentes et non soumis aux caprices des hommes et aux tendances sociétales.

Quand il est dit que le protestantisme n’est pas une philosophie unificatrice, cela sous-entend que le catholicisme en revanche en constitue bel et bien une. Le catholicisme possède cette vision spirituelle “suffisamment vaste pour accommoder la variété de la fraternité à établir parmi les hommes” que l’Amérique avait souhaité établir à sa fondation. La catholicisme est capable de respecter la liberté religieuse mais ne tolérera pas que cette liberté détruise l’ordre sociétal et cause le chaos culturel. Le catholicisme respecte l’autorité de la famille mais ne tolérera pas de redéfinition du concept de la famille. Le catholicisme respecte la vie, la liberté et la poursuite du vrai bonheur et ne permettra ni les attaques contre la vie et la liberté ni la poursuite du malheur. Le catholicisme saura-t’il sauver cette grande idée fondatrice de l’Amérique? Personne d’autre en est capable. Aucune autre organisation est suffisamment puissante.

Je me laissais aller à cette réflexion à la suite de cet unique passage dans cet article du journal. Ah, ai-je mentionné que l’article en question est dans l’édition du 12 juillet 1931 ? Et ai-je mentionné que l’auteur était G.K. Chesterton ?

*Traduit par mes soins, cet article a initialement été publié dans Crisis Magazine. Son auteur, Dale Ahlquist, est président et co-fondateur de la American Chesterton Society. ll est le créateur et invité d’une série d’émissions sur EWTN, “GK Chesterton, l’apôtre du bon-sens”. Ahlquist habite près de Minneapolis avec son épouse et leurs six enfants.

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8 Comments

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  • Pascal , 24 mars 2015 @ 11 h 16 min

    La redemption de l’Oncle Sam par le grâce des Latino-américains. Heureuse perspective !

  • Catholique & Français , 24 mars 2015 @ 12 h 48 min

    “Les grandes idées politiques sont nécessairement soutenues par de grandes idées religieuses” : certes, et c’est pour cette raison précise que l’incomparable France a inauguré, avec le Baptême de Clovis vers 496, un modèle incomparable mêlant de manière géniale (surnaturelle ?) politique et Catholicisme. Ce modèle d’équilibre entre le roi et le Pape (qui a résisté à tant d’excès et de déchirements), d’une extraordinaire solidité et d’une grande souplesse a duré presque 1500 ans et a été souvent imité.

  • Ajax , 24 mars 2015 @ 14 h 42 min

    J’ai apprécié votre article, mais je ne mettrai que 4/5, à caus de cela : “Le catholicisme saura-t’il sauver cette grande idée fondatrice de l’Amérique? Personne d’autre en est capable. Aucune autre organisation est suffisamment puissante.”
    Le catholicisme n’est pas le christianisme, il y a aussi l’orthodoxie qui a su garder la foi des conciles intacte. Faisant partie de mouvements oœcuméniques, le catholicisme a beaucoup à apprendre de l’orthodoxie pour faire vivre les valeurs chrétiennes, fondement d’une société juste.
    À part cela, bravo pour cet article.

  • bleublancroi , 24 mars 2015 @ 21 h 09 min

    N’hésitez pas à plonger aussi dans les écris de Kirk Russell.
    (http://fr.wikipedia.org/wiki/Russell_Kirk)
    “toute culture s’élève de la religion. Quand la foi religieuse s’affaiblit, la culture décline”.

    « all culture arises out of religion. When religious faith decays, culture must decline, though often seeming to flourish for a space after the religion which has nourished it has sunk into disbelief. »

    Loin de tout fanatisme, il présente un constat profondément rationnel, prudent, respecteux des coutumes, des libertés et de la Loi Naturelle.

  • Dofiar , 24 mars 2015 @ 22 h 26 min

    En effet, les États-Unis sont en train de devenir catholiques. S’il y a une forte immigration catholique dans ce pays, pas seulement venue des pays d’Amérique latine, mais aussi de Pologne, bien des anglicans et des protestants reviennent, après des siècles, à la religion de leurs ancêtres : le catholicisme, ce que nous dit Daniel Hamiche sur son blogue « americatho ». Un saint, saint Dominique Savio, a prié tous les jours de sa vie pour que l’Angleterre redevienne catholique. C’est en train de se faire.

    Comme vous parlez des sectes américaines, j’en profite pour transmettre ici ce que j’ai appris récemment par un franc-maçon repenti, Maurice Caillet : que les sectes des Témoins de Jéhovah et des Mormons ont été créées par la franc-maçonnerie, dans le but de saboter l’Église. Voici la vidéo où Maurice Caillet en parle https://www.youtube.com/watch?v=jl0I1rEwsc4

  • Marie Genko , 25 mars 2015 @ 10 h 25 min

    Excellent article!
    Moi aussi je recommande de se tourner vers l Orthodoxie, qui a mieux su s adapter au genie culturel des differents peuples qui l ont adopte que ne l a fait par le Passe l Eglise catholique!
    Voila pourquoi un retour a l Unite de ces deux immenses structures ecclesiales serait tres souhaitable pour le renouveau de notre Foi et pour la paix dans le monde

  • hermeneias , 28 mars 2015 @ 15 h 48 min

    Bel et intéressant article que je découvre tardivement et qui mériterait des commentaires argumentés et des précisions .

    Bien sur une vraie “politique” honnête et cohérente requiert un fondement philosophique et donc aussi “religieux” . Sinon on retombe immanquablement dans les ornières de l’arrivisme , et de la tyrannie plus ou moins brutale ou larvée avec son corollaire de démagogie et de mensonge .

    Parmi les confessions chrétiennes le catholicisme seul maintient , malgré toutes les défaillances personnelles , la coexistence d’une dimension “égalitaire” et hiérarchique ( c’est à dire “inégalitaire” signifiant une notion de perfectibilité , de sainteté potentielle plus ou moins en acte ) et institue par la papauté et sa structure hiérarchique une distinction RéELLE et concrète avec la grosse et lourde , bruyante et brutale réalité politique avec tout un tas de bouffons en costards qui prétendent gouverner les peuples ….

    Ceci dit les catholiques , pour ne pas sombrer dans un certain ubris institutionnel et dans l’orgueil , ont besoin des coups de pieds au cul croisés des orthodoxes et des protestants qui eux mêmes n’existent qu’en fonction de l’Eglise mère ( par rapport à laquelle , d’ailleurs , ils se définissent …)

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