L’esprit d’égalité ruine l’Europe, un essai du député européen Derk Jan Eppink

Tribune libre de Philippe Simonnot*

Au moment où l’on ose encore nous jouer la tragi-comédie de la réunion ou du sommet de la dernière chance européenne, il est bon de lire le petit livre de Derk Jan Eppink. C’est le n° 2 de la collection éditée par Europolis qui avait excellemment commencé par un essai de Markus C. Kerber sur « Le franco-allemand à l’âge des Lumières ». En quelque cinquante pages, l’art de Derk Jan Eppink est de nous montrer que l’euro pourrait bien être la partie seulement visible de l’iceberg sur lequel est en train de se fracasser un « Titanic » nommé Union européenne. Le vice profond de la construction de cette machine gigantesque est selon l’auteur l’esprit d’égalité, pour ne pas dire l’égalitarisme, qui vient ruiner la vieille liberté dont l’Europe s’enorgueillit.

Comme l’écrit Derk Jan Eppink, le mieux, si l’on voulait vraiment créer une monnaie unique, eût été d’élargir progressivement la zone mark sur la base de règles forgées dans l’acier. Au lieu de cela, l’idéologie égalitariste a imposé l’euro comme monnaie politique, base d’une Union européenne toujours plus fédérale, éventuellement contre la volonté des peuples. Il en résulta un affaiblissement des critères d’adhésion pour permettre à tous les candidats d’y adhérer contre toute logique économique ou monétaire. Dès lors, l’euro est devenu une cocotte-minute où s’accumulent toutes sortes de pressions économiques, financières, politique et sociales sans aucun mécanisme d’échappement. Le résultat tôt ou tard sera l’explosion.

Cette Europe égalitaire demande en effet une bureaucratie toujours plus lourde, nombreuse et coûteuse qui n’a jamais été compensée par un allégement des bureaucraties nationales comme l’espéraient certains eurocrates naïfs, mais au contraire s’est ajoutée à ces dernières. Au plan mondial, elle exerce un pouvoir de plus en plus « soft ». Derk Jan Eppink reprend ici une notion théorisée par l’Américain  Joseph Nye en 1990 dans Bound to lead, un ouvrage écrit en réaction aux thèses qui évoquaient le déclin de la puissance des Etats-Unis. Nye prétendait que désormais les États-Unis disposaient d’un avantage comparatif nouveau amené à jouer un rôle croissant à l’avenir : la capacité de séduire et de persuader les autres États sans avoir à user de leur force ou de la menace. On a vu depuis ce qu’il en était de la puissance américaine. En tout cas, pour ce qui concerne l’Europe, Derk Jan Eppink a raison de dire que le soft power sans hard power, économique ou militaire, n’est que de la poudre aux yeux – une gesticulation pathétique  accueilli par des rires plutôt que par du respect, et menant non à la paix, mais à l’appeasement de sinistre mémoire.

Bien évidemment, cette Europe viciée par l’égalitarisme demande un budget de plus en plus gros qui permette à Bruxelles d’accorder des subventions (la subvention donne du pouvoir à celui qui l’accorde, rappelle opportunément l’auteur). Le Parlement européen est une caricature de démocratie ne serait-ce que par la manière dont il est constitué. Derk Jan Eppink anticipe que pour financer ces dépenses croissantes, cette Europe cherchera à introduire une taxe indirecte au niveau européen – ce qui serait le signal d’un centralisme européen sans limite conduisant à une Europe économiquement inefficace. Une taxe européenne abondera un système qui nourrit déjà les germes de sa propre destruction. Quant aux « citoyens européens », ils sont de moins en moins citoyens, car dépossédés de leurs pouvoirs de contrôle, et de moins en moins européens, car dégoutés par tant de promesses non tenues.

Du coup, « les Européens ont une culture de l’envie qui va un peu plus vite que la route la plus courte vers l’égalité dans la pauvreté », conclut l’auteur.

Le témoignage de Derk Jan Eppink est d’autant plus intéressant qu’il est un insider. Député européen, avec cette particularité d’avoir été élu en Belgique alors qu’il est de nationalité néerlandaise, il a pu observer les mœurs européennes de l’intérieur. Il est membre du LDD (Libertair, Direct, Democratic), ce qui ne gâte rien. Il appelle à un nouveau Luther qui réformerait l’Europe de fond en comble. Pourquoi pas lui ?

*Philippe Simonnot a publié en collaboration avec Charles Le Lien La monnaie, Histoire d’une imposture, chez Perrin

Derk Jan Eppink

The Tower of Babel is in Brussels, The inside views by a European Reformist

Essays on Europe : New and Old Europa

Der Turm Zu Babel Steht in Brüssel

Innenansichten eines eurpaïschen Reformators

Essays zum neuen and alten Europa

chez Europolis

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1Commentaire

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  • 0 / 10
  • hector , 4 août 2012 @ 22 h 44 min

    L’Europe est devenue un fromage pour les élus, les membres des commissions mais surtout les fonctionnaires qui sont un niveau supplémentaire après les collectivités territoriales, l’intercommunalité, le conseil général,le conseil régional et l’Etat soit un 6 ème niveau bureaucratique et improductif que doivent financer les contribuables. Les socialistes français du PS veulent que le parlement européen puisse voter des impôts pour effectivement distribuer des subventions et se constituer une clientèle électorale. C’est un de leurs vices.
    1) Il n’est pas du tout nécessaire que les employés européens aient le statut de fonctionnaires. Il serait plus honnête pour les contribuables européens qu’ils soient sous un statut de droit privé à durée déterminée.
    2) Il est vrai que le parlement européen est une caricature de démocratie mais la 5ème République française aussi
    3) Cette Europe de plus en plus bureaucratique parce qu’elle coûte de plus en plus cher a cassé la croissance et développé un chômage inquiétant que veulent aggraver beaucoup plus les socialistes du PS français dont la devise pourrait être pourvu qu’un se sucre, les pauvres des classes populaires on s’en fiche bien.

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