Veto des Etats-Unis à la reconnaissance de la Palestine : « Washington D.C. a sur le dos deux lobbies : le juif et le chrétien évangélique »

Philippe Simonnot est connu pour ses travaux d’économiste. Mais ce penseur libertarien a consacré une partie de son œuvre aux religions monothéistes*. Alors que la Palestine cherche à obtenir de l’ONU un statut d’Etat, il a bien voulu répondre aux questions des Nouvelles de France. Entretien :

Philippe Simonnot, faut-il reconnaître un Etat palestinien ?

Je suis un partisan du droit. Donc, forcément, je préfère un vote aux Nations unies à une bataille sanglante. Le paradoxe de la situation actuelle, c’est qu’en 1947-1948, c’est-à-dire lors du vote de l’ONU, qui a abouti à la création de l’Etat d’Israël, les Juifs étaient favorables à un vote qui légitimerait leur présence sur la Terre Sainte. A l’époque, les Arabes contestaient aux Nations unies le droit de s’en mêler et de partager leur terre. Lors de la déclaration d’indépendance par David Ben Gourion, une guerre a éclaté entre Israël et les Etats arabes, gagnée par le premier, ce qui lui a permis de compléter le nettoyage ethnique de la Palestine, soit environ 800 000 personnes sorties de leurs territoires. Je le raconte en détails dans Enquête sur l’antisémitisme musulman (Michalon, 2010). Aujourd’hui, on parlerait de crimes contre l’humanité. A l’époque, ce n’était pas pareil. Mais sur le plan du droit, c’est tout aussi détestable. J’ai démontré que ce crime, qui est toujours nié aujourd’hui par Israël, a été de longue date prémédité par les sionistes. De nos jours, la situation est à front renversé : les Arabes demandent à l’ONU la reconnaissance de l’Etat palestinien. Et les Juifs ne veulent pas en entendre parler. Pour ma part, étant du côté du droit, je pense que les Palestiniens ont raison de faire cette démarche. La force n’étant pas du côté palestinien, elle explique ce recours au droit. Car dans l’histoire, les Etats se créent le plus souvent par la force… Les Juifs ont souvent dit aux Palestiniens qu’ils auraient moins perdu de territoires s’ils avaient accepté le partage de 1948. Ils peuvent s’adresser à eux-mêmes ce raisonnement aujourd’hui quand ils font tout leur possible pour empêcher la décision de l’ONU…

Jugez-vous opportune cette demande de reconnaissance ? N’y a-t-il pas un risque d’intifada ?

C’est l’échec de cette demande de reconnaissance qui pourrait entraîner une intifada. Je conteste par conséquent cet argument. Il est opportun depuis 1948 de créer cet Etat prévu en 1948, date à laquelle la Palestine a été séparée en deux Etats.

Votre pronostic ?

La Palestine va échouer dans sa demande à cause du veto américain. Sans doute auront-ils avec eux la majorité de l’assemblée générale de l’ONU mais ce ne sera pas suffisant car il faut l’aval du conseil de sécurité (la majorité des 15 membres et aucun veto) pour créer un Etat. La solution médiane est la solution dite du Vatican : celle de l’Etat non-membre observateur. C’est ce que propose Nicolas Sarkozy qui redoute de devoir se prononcer en tant que membre permanent du conseil de sécurité. La France s’abstiendrait, je pense, car je ne la vois pas voter pour ou contre. Cela permettrait de trouver une solution d’attente. L’Etat palestinien-Vatican pourrait ainsi poursuivre Israël ou ses dirigeants devant la Cour pénale internationale. Du point de vue médiatique, c’est une arme psychologique non-négligeable. Quel paradoxe quand on sait qu’Hitler traitait le projet d’Etat d’Israël de Vatican des Juifs. Il préférait que l’émigration des Juifs européens soit le plus possible concentrée en Palestine, plutôt que dispersée de par le monde, car le risque de « subversion juive » serait ainsi, à ses yeux, moins grand.

Le génocide des  Juifs a vraiment commencé en 1941. Avant, de 1933 à 1939-1940, les nazis ont favorisé leur émigration en Palestine. Ils permettaient aux Juifs de partir avec un pécule à condition que ceux-ci achètent avec cet argent des fournitures et du matériel allemands pour leurs kibboutz et leurs usines. Il faut également se souvenir que le projet d’émigration à Madagascar a été discuté par l’Allemagne nazie avec Léon Blum. Ce n’était pas seulement un projet nazi. Il y a eu d’autres projets en Ouganda, en Amérique Latine… Certains sionistes étaient parties prenantes de ces projets et n’étaient pas plus attachés que ça à Jérusalem…

Pourquoi ce veto américain, selon vous ?

C’est le lobby juif, très influent et organisé aux Etats-Unis, qui se manifeste de nouveau alors que nous sommes en période préélectorale. Barack Obama est obligé d’en tenir compte. Chaque voix et chaque dollar compteront en 2012…

En parlant d’un lobby juif, vous n’avez pas peur d’être taxé d’antisémitisme ?

Non, je n’ai pas peur. Rien ne sert de nier la réalité. Je parlerais tout aussi bien de lobby arabe ou de lobby pétrolier… Soit dit en passant, j’ai toujours trouvé indigne la manière dont feu Raymond Barre a été traité par une certaine presse parce qu’il avait employé en mars 2007 l’expression « lobby juif ». Aux Etats-Unis, l’expression est employée par les Juifs eux-mêmes…

Il n’y a, selon vous, pas que le lobby juif…

Tout à fait. Il y a aussi le lobby sioniste chrétien qui explique la position des Etats-Unis. Il faut savoir que le sionisme chrétien d’origine anglaise remonte à Olivier Cromwell. Il est né dans les milieux puritains qui interprétaient la Bible à la lettre. Ceux-ci pensaient que pour faire advenir le Christ une seconde fois, il fallait le retour des Juifs en Terre Sainte, ce qui était une autre façon de les expulser d’Europe. Le sionisme chrétien a traversé les siècles. En Angleterre, tout un courant de pensée s’est mis à prétendre que les Anglo-Saxons sont des descendants directs des dix tribus perdues d’Israël, ce qu’on appelle l’israélisme anglais.

Inutile de préciser que cette pensée millénariste est complètement folle d’un point de vue chrétien ordinaire.

Au 19e siècle, est né un nouvel intérêt pour la Terre Sainte, sans doute permis par le développement des transports donc par la multiplication des voyages et des pèlerinages en Palestine. Anthony Ashley Cooper, 3e comte de Shaftesbury, un aristocrate chrétien, philanthrope et réformateur social, invente la formule « Une terre sans peuple pour un peuple sans terre » qui fera couler tant de sang les siècles suivants. Comme s’il n’y avait alors que quelques bédouins en Palestine ! Un mythe était né. Cette formule justifiera la colonisation juive de la Terre sainte. On le retrouvera sous la plume du sioniste Israel Zangvill, qui écrit en 1901 : « La Palestine est une terre sans peuple ; les Juifs sont un peuple sans terre. La régénération du sol conduira à la régénération du peuple ». Mais aussi dans la bouche de Golda Meir qui déclare le 8 mars 1969 : « Comment pourrions-nous rendre les territoires occupés ? Il n’y a personne à qui les rendre » ou encore le 15 juin 1969 : « Il n’y a jamais rien eu de tel puisque les Palestiniens n’ont jamais existé ». Ce sont des paroles très fortes mais évidemment fausses.

Suit la lettre adressée par le ministre anglais des Affaires étrangères Arthur James Balfour au nom du Gouvernement de Sa Majesté à Lord Lionel Walter Rothschild, surnommée Déclaration Balfour de 1917 : « Le gouvernement de Sa Majesté envisage favorablement l’établissement en Palestine d’un foyer national pour le peuple juif, et emploiera tous ses efforts pour faciliter la réalisation de cet objectif, étant clairement entendu que rien ne sera fait qui puisse porter atteinte ni aux droits civiques et religieux des collectivités non juives existant en Palestine, ni aux droits et au statut politique dont les Juifs jouissent dans tout autre pays ».

On a pu parler d’un triomphe du lobby juif, à l’époque puissant en Angleterre. C’est faux. La plupart des Juifs étaient alors antisionistes : les Juifs religieux pour qui la restauration d’Israël doit venir de Dieu et dont les hommes n’ont pas à se mêler, et les Juifs laïcs qui redoutaient une poussée d’antisémitisme à cause du sionisme. L’Alliance israélite universelle créée en France pour éduquer les Juifs disséminés dans les pays arabes redoutait elle-même la création de l’Etat d’Israël. En 1897, aux lendemains du 1er Congrès sioniste à Bâle, elle affirmait que l’idée de la reconstitution d’un Etat juif au cœur du monde arabe, non seulement « met en danger les communautés juives vivant en terre d’islam, mais constitue une régression et un retour en arrière vers les temps où les Juifs vivaient coupés de leurs voisins et formaient ‘une race’ »…

En 1919, en marge de la Conférence de paix, au moment où est discuté le sort de la Palestine, Sylvain Lévi, le futur président de l’Alliance Israélite Universelle, souligne les problèmes inévitables que susciterait l’établissement d’une entité juive : la Palestine est un pays exigu habité par plus de 600 000 Arabes, elle ne pourrait recevoir tous les émigrés juifs européens qui désireraient y vivre sans que les premiers ne fussent dépossédés par les nouveaux venus. De plus, expliquait-il, l’existence d’une telle entité introduirait partout dans le monde juif le principe dangereux de la double allégeance.

Le 26 février 1930, Sigmund Freud écrivait à Albert Einstein : « Je ne peux trouver en moi l’ombre d’une sympathie pour cette piété fourvoyée qui fabrique une religion nationale à partir du mur d’Hérode, et pour l’amour de ces quelques pierres, ne craint pas de heurter le sentiment des populations indigènes ».

En 1920-1922, l’Angleterre obtient un mandat de la SDN pour s’occuper de la Palestine qu’elle avait conquise après la déclaration du Balfour. S’en suit une guerre civile méconnue qui oppose 600 000 Arabes natifs, 200 000 Juifs (dont beaucoup de natifs) et les troupes anglaises. Elle fera des milliers de morts…

Lorsque le sceptre du monde traverse l’Atlantique, le sionisme fait de même et Washington, D.C. est en charge du problème, avec deux lobbies sur le dos : le juif et le chrétien évangélique (200 000 pasteurs et 90 millions de croyants). Ces derniers sont des fanatiques qui ont repris la mythologie du « Second coming » du Christ sur Terre.

Vous ne généralisez pas un peu, là ?

Ces religieux croient vraiment qu’il faut accélérer le retour du Christ sur Terre. Ils sont presque plus radicaux que les Juifs eux-mêmes, surtout en ce qui concerne les nouvelles colonisations. Ils ne plaisantent pas et prônent la conquête de l’ensemble de la Terre sainte par les Juifs. Le moindre retrait compromettrait le retour du Christ ! Le héros de mon roman, Delenda America, Confessions de Joseph Altenberg, juif converti à l’islam et futur maryr, soutient que l’Etat d’Israel est un piège diabolique tendu aux Juifs par les sionistes chrétiens…

Benyamin Netanyahou cultive ce lobby chrétien parce que le lobby juif est plutôt en perte de vitesse. Lors d’une Night to Honor Israel, le 8 mars 2010, il a reconnu qu’« en fait, le sionisme chrétien précède le sionisme juif moderne et, je crois, lui a permis d’exister »… L’immobilisme de la politique arabe américaine vient de là. Au début, Barack Obama a tenté d’échapper à ces lobbies. Rappelez-vous son discours du Caire, puis ses déclarations en faveur de la création d’un Etat palestinien. Il a depuis fait marche arrière car il a besoin des lobbies juifs et sionistes comme Christians United for IsraelNational Christian Leadership Conference for Israel, Christans United for Israel, Voices United for Israel, International Christian Zionist Center ou encore International Christian Embassy.

L’aile libertarienne du Parti républicain (regroupée autour de Ron Paul) semble être moins sensible au sionisme que la droite chrétienne…

Ce qui est étonnant, c’est que le Parti républicain soit encore plus perméable à cette propagande que le Parti démocrate, alors que les juifs votent encore majoritairement démocrate. Mais il est vrai que l’aile libertarienne résiste au sionisme. Par exemple, l’économiste libertarien Hans-Hermann Hoppe, héritier spirituel de Murray Newton Rothbard, lui-même successeur de Ludwig von Mises, un auteur majeur de l’école autrichienne, est complètement anti-sioniste et anti-évangélique.

Si j’ai bien compris votre position, vous dîtes qu’un sionisme peut en cacher un autre…

Certainement. Netanyahou a bien compris que le lobby juif ne pouvait plus suffire à soutenir Israël aux Etats-Unis où de plus en plus de Juifs – en général libéraux – contestent ses prises de position. Il a senti le sens du vent. Quand il va outre-Atlantique, il s’adresse aux sionistes chrétiens et il est fêté par eux comme un héros, comme un nouveau David.

*Après Meir Kahane, le rabbin qui fait peur aux juifs, avec Raphaël Mergui, (Favre, 1985, traduit en anglais), Juifs et Allemands. Préhistoire d’un génocide (Presses Universitaires de France, 1999), Les Papes, l’Église et l’argent (Bayard, 2005), Le Marché de Dieu. Économie du judaïsme, du christianisme et de l’islam (Denoël, 2008, traduit en italien, Prix du meilleur essai étranger Città delle Rose), Enquête sur l’antisémitisme musulman (Michalon, 2010), il publie en 2011 Delenda America et deux annexes : « Etude sur la chute de Jérusalem en l’année 70 : Les juifs pouvaient devenir les maîtres du monde » et « Attention ! Un sionisme peut en cacher un autre ». Philippe Simonnot anime sur Internet un observatoire des religions ».

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3 Commentaires

  • pierre mistwood , 25 Sep 2011 à 21:17 @ 21 h 17 min

    Excellente et brillante analyse. Mais… (oui, il y a toujours un mais aprés un compliment), il me semble qu’il faut distinguer entre juifs occidentaux et Juifs orientaux. A la fin du XIXème siècle, les Juifs occidentaux n’étaient pas sionistes, MAIS la vague d’immigration venue de l’Est l’était. Les juifs occidentaux furent stupéfaits de l’arrivée de cette horde qui fut à l’origine de l’antisémitisme sociologique. Et ce furent des Juifs de l’Est qui vinrent coloniser la Palestine, on le voit trés bien sur les photos d’époque. L’amusant est que ces Juifs de l’Est étaient d’origine khazare et leurs ancêtres n’avaient jamais habité le moyen-orient. En ce qui concerne les USA, il ne faut pas confondre les Juifs réels et les organisations juives comme le B’nai Brith ou l’ADL, qui sont extrêmement sionistes.

  • SD-Vintage , 15 Jan 2014 à 14:39 @ 14 h 39 min

    Philippe Simonnot est surtout connu pour être antisémite

  • Eric Martin , 15 Jan 2014 à 15:09 @ 15 h 09 min

    ? Vous rigolez, j’espère.

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