Nouveaux regards sur les guerres et armées napoléoniennes

Nouveaux regards sur les guerres et armées napoléoniennes

Par Yves Chiron

L’historiographie des guerres napoléoniennes est considérable et ne cesse de s’enrichir année après année. Comme le dit l’incontournable Jean Tulard dans la préface qu’il donne à un ouvrage collectif, « malgré une avalanche de livres, bien des aspects des campagnes de Napoléon sont restés dans l’ombre ». Il donne comme exemple le nombre des tués : « Il ne sera jamais possible d’arriver à un chiffre exact. Grossi par une légende noire, très atténué dans les bulletins de la Grande Armée, il ne peut être évalué qu’à travers les contrôles des troupes. (…) Reste encore à connaître le nombre des blessés qui n’ont pas survécu à leurs blessures et l’ampleur de la désertion. »

Le volume qu’il préface est constitué d’une trentaine d’études, pour la plupart issues d’un grand colloque organisé en 2012 par le Service historique de la Défense et fondées, en partie, sur ses considérables archives. Les études publiées traitent de « la Grande Armée en campagne », des « hommes de la Grande Armée », de « la Grande Armée dans la société du Premier Empire », de la légende impériale (au XIXe siècle) et du souvenir napoléonien (jusqu’à aujourd’hui). En annexes, plusieurs tableaux et histogrammes donnent des vues quantitatives de la Grande Armée, de sa diversité et de son évolution.

Bernard Gainot, qui consacre une étude aux soldats étrangers dans la Grande Armée (jusqu’à 408 000 hommes en 1812), établit des distinctions entre troupes alliées, engagement volontaire d’étrangers, troupes nationales recrutées par convention (ainsi la Suisse en 1803) et soldats issus des nouveaux départements créés dans l’Empire (qui a compté jusqu’à 134 départements).

Marie-Pierre Rey, qui raconte « La Grande Armée dans la campagne de Russie », rappelle des choses bien connues. Néanmoins, en cherchant à comprendre l’échec de cette « aventure militaire sans équivalent par son ampleur dans l’histoire européenne du XIXe siècle », elle montre qu’il y a eu des erreurs de Napoléon : il croyait à « un conflit de courte durée » et la Grande Armée n’avait que « vingt jours d’autosuffisance ». La Russie, elle, sera non pas vaincue mais affaiblie : « Des milliers de villages et de villes dévastés, Moscou réduite en cendres et une économie ruinée, l’empire d’Alexandre Ier a payé cher sa victoire contre l’envahisseur. »

L’armée de l’intérieur

Bertrand Fonck s’intéresse à la proclamation après la bataille d’Austerlitz, texte que Napoléon rédige avec pour but premier de « mobiliser les énergies au profit de ses objectifs militaires et politiques ». Martin Barros, à l’encontre de l’imagerie populaire qui voit les guerres napoléoniennes comme des guerres de mouvement, met en relief « l’importance des places fortes dans la manœuvre napoléonienne » et les sièges où s’illustra le corps du Génie (1,77 % des effectifs en juin 1812).

D’autres études seraient à relever. Mais c’est peut-être la troisième partie de l’ouvrage qui contient les pages les plus intéressantes. Jean-Paul Bertaud montre comment, sous l’Empire, le militaire est « fêté et adulé » par la population civile, mais les rapports des préfets, des commissaires et des inspecteurs de police le dépeignent plutôt comme « un hôte incommode, violent et générateur de scandales ». Vincent Haegele s’intéresse au système administratif militaire, Camille Rougier présente le rôle de l’armée de l’intérieur (jusqu’à 12-13 % des effectifs de la Grande Armée) dans le maintien de l’ordre et la surveillance politique des départements.

On citera encore ce qu’écrit Alan Forrest en conclusion du volume. Dans les écrits des soldats de la Grande Armée qui nous sont parvenus (lettres, carnets de route, etc.) et en considérant que beaucoup d’illettrés n’ont laissé aucune trace écrite de leur participation aux guerres, « il est frappant de constater combien les soldats parlent de l’immédiat, de la nourriture, de la fatigue, de leurs camarades, des menus détails de leur vie. Ils sont peu nombreux à réfléchir sur la haute stratégie, pour ne rien dire de la haute politique (…) et la majorité ne dit rien sur leur fidélité à la personne de Napoléon ».

• Guerres et armées napoléoniennes. Nouveaux regards, Nouveau Monde éditions/Fondation Napoléon/Ministère de la Défense, 562 pages.

Lu dans Présent

Articles liés