Jeunesse dorée de Pierre Robin

Le politologue René Rémond est connu pour avoir théorisé l’existence des trois droites qui perdurent à travers l’histoire politique de la France depuis 1815 : légitimiste (contre-révolutionnaire), orléaniste (libérale) et bonapartiste (autoritaire). Il en est une quatrième que, pour faire simple, on pourrait qualifier d’anarcho-droitiste et dont l’origine remonterait, quant à elle, à la réaction thermidorienne de 1794-1795 : une époque où des bandes de jeunes gens à la vêture recherchée, surnommés la « jeunesse dorée » ou encore les « muscadins », donnaient la chasse aux Jacobins à l’aide d’un bâton noueux – leur « pouvoir exécutif » – avant d’aller se rafraîchir au Grand Véfour.

cache_51612801

Jeunesse dorée : tel est du reste le titre, à la référence voulue, du roman de Pierre Robin, à ceci près que ses deux « héros » évoluent dans le Paris du début des années 1980 et qu’ils rêvent d’incarner la version française de la musique pop moderniste-futuriste. Un « roman » ô combien prenant car les faits relatés, les personnages croqués, détails compris, ont réellement existé (seuls les noms propres ont été changés), comme l’atteste l’auteur de ces lignes. Un document, donc.

Ce récit où se mêlent drôlerie et finesse d’analyse des comportements permet, en outre, d’appréhender de façon concrète ce que recouvre le style mouvant de l’anarchisme de droite. Ainsi mode, musique, soirées et littérature n’empêchent nullement la fréquentation de manifestations qualifiées d’extrême droite par la presse bien pensante et des courses-poursuites, selon le calendrier, avec les CRS ou les trotskistes de la LCR. Il faut dire que les risques pris sont certains quand, lors d’un 1er mai, de folkloriques énergumènes se mêlent au défilé des syndicats en lançant le slogan : « Au Chili comme ailleurs, fusillons les travailleurs ! » On rencontre encore, au fil des pages, les brillants pasticheurs de Jalons ou des royalistes déjantés, dont un spécialiste de Bonald attendant, dans la lignée de Léon Bloy, l’Apocalypse.

Pour ces dandys nationalistes, la vulgarité vient du modèle californien et, nouveaux « incoyables », ils proscrivent les termes « cool » et « sympa ». La Nouvelle Droite n’est cependant pas leur tasse de thé : « A la force d’exalter Prométhée et Nietzsche à longueur de revues et de colloques, de se considérer eux-mêmes comme le sel bio de la terre, beaucoup de ces néo-droitistes en sont venus à considérer n’importe quel escroc – politique ou économique –, pourvu qu’il se soit hissé à une place éminente, comme une manière de surhomme. »

Marqués profondément par la décadence de la France et de l’Europe qu’ils jugent inéluctable, ces anarcho-droitistes ont choisi le refuge de l’esthétisme, au risque de sombrer dans le cynisme ou le nihilisme. Cependant, que les lecteurs de Présent se rassurent : le roman de Pierre Robin ne l’indique pas mais, quelques années plus tard, plusieurs des personnages évoqués ont repris le bon combat, sous des formes diverses, il est vrai.

Philippe Vilgier – Présent

Jeunesse dorée, Pierre Robin, éditions Erikbonnier, 196 pages, 18 euros.

Related Articles