Une revue dans l’air du temps

Une revue dans l’air du temps

La revue Arts Magazine International a pour devise : « On ne vous avait jamais parlé d’art comme ça… » Vérifions. Dans le numéro de juin 2018, on lit (et ce n’est pas exhaustif) :

— un livre sur les peintres orientalistes « interroge le regard porté sur l’autre » (p. 12) ;

— la pratique du sculpteur Ugo Schiavi est « une façon de nous obliger à nous interroger sur le statut des œuvres » (p. 26) ;

— l’artiste Verana Costa « interroge les principes de perception » (p. 30) ;

— des photographes « interrogent sur notre rapport à l’environnement, à notre mémoire collective et aux évolutions de la société » (p. 32).

On nous avait donc déjà parlé d’art comme ça ! Les plasticiens qui interrogent et qui interrogent sur, cela fait vingt ans que les revues spécialisées en sont pleines. C’est peut-être le lieu commun le plus éculé de toute la bavasserie qu’engendre l’art contemporain, véhiculé par les galeries et les journalistes… et peut-être par les plasticiens eux-mêmes ? Au point qu’on s’interroge sur leur vivacité neuronale à tous. Le lieu commun a un sens : il est interdit, en art, d’affirmer quoi que ce soit !

La seule chose qu’affirme avec force l’art contemporain est d’ordre comptable : prix pharamineux des zœuvres, ou, comme dans un article intitulé « Instagram, le nouvel eldorado de l’art en ligne » (p. 82-85), chiffres d’abonnés à un compte d’artiste. Car c’est sur Instagram que cela se passe : les Banski, Anish Kapoor, Jeff Koons et autres stars sont suivis par « plusieurs dizaines de milliers de followers ». Admirez. Une responsable communication donne ses conseils pour « se faire remarquer » : « Positionnez-vous sur Instagram, etc. », mais d’art pas question. Et lorsqu’il est dit qu’Instagram est un lieu virtuel de rencontre direct entre artistes et acheteurs potentiels, cela est à relativiser, puisque 61,5% des galeries sont sur Instagram.

Le triste métier de galeriste-négrier viendrait-il à disparaître qu’un autre le remplacerait, hideux métier : celui d’« agent » qui aidera les artistes à « s’intégrer dans un environnement de plus en plus complexe » (p. 22-23). Nathalie de Frouville a senti ce nouveau besoin des artistes et a fondé NdF Agency : « Notre rôle, c’est de développer la notoriété de l’artiste, de chercher des opportunités pour qu’il soit vu et, l’argent étant le nerf de la guerre, trouver des réseaux pour vendre. » Son système nerveux, à Nathalie de Frouville, il fonctionne à merveille : vous pouvez avoir un entretien individuel via son site, 30 mn = 50 euros, 60 mn = 100 euros, 90 mn = 150 euros… « On oublie que l’Art et l’Argent sont deux choses absolument distinctes », écrivait Vlaminck en 1936 (Désobéir).

L’art n’est pas totalement absent de ce discours marketing, mais alors sans mesure : « Les commandes, publiques ou privées, ont toujours existé. Cela n’a rien de nouveau, pensez à Michel-Ange et au plafond de la chapelle Sixtine. » Voilà au moins un contrat qui aura échappé à cette intermédiaire parasite. Le chemin promet d’être encore long qui mettra en contact l’artiste et l’acquéreur, sans notoriété mécaniquement façonnée. Cette façon de travailler sans « l’aide » de maquignons, quelques artistes ont réussi à s’y tenir au XXe et de nos jours. Ce sont justement ceux qui n’intéressent pas Arts Magazine International.

Samuel Martin – Présent

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