Désormais ou dorénavant?

«Désormais» ou «dorénavant» ? Les adverbes s’accumulent dans nos conversations. Souvent sans queue ni tête. Le journaliste Claude Duneton (1935-2012) analysait ces curieuses expressions dans l’une de ses chroniques. La voici.

Le vieux mot «ores» a donné deux enfants à la langue française: «désormais» et «dorénavant», adverbes de temps. «Ore», ou «or», est l’aboutissement du latin hora,«moment, heure». L’ancien français a connu et or et ore («en tout temps»), et d’or en ja («de moment en moment»). Ces tours-là ne se sont pas maintenus, mais «d’ores et déjà» demeure («dès cet instant»).

«Désormais» est l’agglutination de la formule dès or mais, mot à mot «à partir de ce moment et ensuite» ( mais signifie «plus»). Dans le Roman de la Rose:«Souffrez que Bel-Accueil li face Des ores mais aucune grâce.» «Dorénavant» contracte de même d’ore en avant («dès ce moment et à l’avenir»). Idem: «Que jamès des or en avant Ne ferez riens qui lui déplese.» Les deux jumeaux sont donc parfaitement synonymes à la nuance près – ils soulignent un présent en marche, dit «progressif»: «Désormais je suis bien tranquille», ou «Dorénavant je ne me ferai pas de bile», ce dernier engageant logiquement le futur.

Une seule chose les différencie, c’est que «désormais» est plus littéraire que «dorénavant», lequel est le seul employé dans un registre populaire: «Tu peux te fouiller, dorénavant tu n’auras plus ta plaque de chocolat!» «Désormais» ne peut pas s’insérer dans cette rudesse de langage, alors qu’il est bienvenu dans un dialogue romanesque bien éduqué: «Ne soyez pas surpris si, désormais, je vous prive de mes caresses»… Cette petite différence de registre est la cause que certains commentateurs ont pu écrire que «désormais» avait une coloration positive, et «dorénavant» une coloration négative. Ce n’est pas vrai, au sens strict, ni historiquement – «On portera le joug, désormais, sans se plaindre», écrit Corneille (ce n’est pas franchement encourageant) – ni dans la langue actuelle –«Dorénavant vous toucherez deux cents euros de plus» (ce qui est une aubaine!).

«À partir de dorénavant» équivaut à un coup de poing sur la table

Seulement, en effet, l’air de distinction qui est attaché à «désormais» – son côté «le thé à 5 heures»le fait apparaître en des circonstances où la politesse est exquise, alors que «dorénavant», un peu souillon, doit souvent se coltiner le ménage… Nous dirons, par exemple: «Désormais tu déjeuneras seul, mon chéri.» Sous-entendu: c’est ce que tu souhaitais, n’est-ce pas, mon ange? La tranquillité loin de ces personnages querelleurs qui te fatiguent. C’est positif! Sauf que l’on peut avoir exactement la même phrase avec «dorénavant». En revanche, on ne pourrait pas glisser «désormais» dans le contexte suivant: «Dorénavant tu déjeuneras tout seul! Bien fait pour ta gu… pour toi!», qui introduit l’idée d’une punition, presque d’une vengeance: «Tu l’as voulu, petit voyou! Tu boufferas tout seul dorénavant, grosse vache!…» Ce qui, le lecteur sensible le comprendra, comporte une coloration négative.

Quant à comprendre pourquoi «dorénavant» a pris une teinte plus populaire que «désormais»… Je nage dans les conjectures! On ne décèle rien de tel dans la littérature classique, où la seule différence entre les deux frères est que l’un a trois pieds et l’autre quatre. Peut-être la prononciation de «dorénavant», demeurée très longtemps do-ren-na-van (comme«dors en avant»), a-t-elle été ressentie comme davantage «peuple»?

En tout cas, l’usage populaire de ce dernier explique la dérive fautive: «A partir de dorénavant». Il y a là un pléonasme qui choque l’esprit méticuleux, du même genre que la redondance: «Au jour d’aujourd’hui», elle aussi populaire («aujourd’hui» signifie déjà «au jour de ce jour»). Il n’empêche que ces emphases stylistiques de la langue parlée correspondent à un besoin d’insistance très réel chez l’homme de la rue: «Au jour d’aujourd’hui» veut dire à peu près «à notre pauvre époque», tandis que «à partir de dorénavant» équivaut à un coup de poing sur la table – il laisse planer une menace, une prédiction bien terre à terre: «A partir de dorénavant, ça va… barder, c’est moi qui vous le dis!» Désormais, vous vous le tiendrez pour dit!

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