Mistral et Maurras

Mistral et Maurras

 

En 1954, deux ans après la mort de Maurras, est paru un volume intitulé Maîtres et témoins de ma vie d’esprit. On pourrait croire qu’il s’agit là d’un de ces recueils posthumes par lequel les héritiers ou les éditeurs d’un auteur essaient de perpétuer sa mémoire en ramassant des morceaux épars. Ici, il n’en est rien. Maurras avait en projet un tel livre depuis vingt ou trente ans. L’origine en remonte à cinq conférences qu’il a données en avril 1932 au Théâtre de l’Avenue. Il avait voulu évoquer cinq « hautes figures dont l’existence a été mêlée à la mienne, au point de l’influencer ou même de l’orienter » : Maurice Barrès, Frédéric Mistral, Anatole France, Paul Verlaine et Jean Moréas. Le texte des conférences fut repris, développé, réécrit dans les années 1940 et jusque dans les prisons des dernières années de la vie de Maurras.

Le Mistral est, avec le Barrès, le plus abouti. C’est dès 1889 que Maurras eut le projet d’écrire « un grand livre de critique, sur l’art et le génie de Mistral ». Ce grand livre, il ne l’a jamais écrit. Il est resté un de ses « grands rêves manqués ». Mais il y a, néanmoins, la cinquantaine de pages qu’il lui consacre dans Maîtres et témoins. Le texte en avait déjà été publié en partie dans la Revue universelle (en 1940 et 1941). Et pendant la guerre, en zone libre, Maurras avait « promené », comme il disait, une conférence consacrée à « L’esprit de Mistral et la réforme du maréchal Pétain ».

L’altissime

Deux générations séparent Mistral et Maurras. L’un né à Maillane, l’autre à Martigues (à quelque 70 kilomètres plus au sud). Ils sont tous les deux fils de la Provence mais Maurras conviendra que ce n’est qu’une fois installé à Paris qu’il a aimé la langue provençale. C’est au sein du félibrige de Paris qu’il a appris à goûter l’œuvre de Mistral et a « senti où allait le mistralisme essentiel ». Et ce n’est qu’en 1888 – il avait vingt ans – qu’il a fait la connaissance de Mistral, à la Fontaine de Vaucluse.

C’est par Mistral que Maurras comprit ce que signifiait la « renaissance provençale » et, plus généralement, qu’il fut mis en garde « contre la thèse des courants qu’on ne remonte pas ». Pour Maurras, Mistral n’est pas qu’un grand lyrique, c’est aussi un « poète politique » qui ne croit pas au Progrès et aux vertus de la centralisation.

Aussi, c’est avec deux autres félibres, Frédéric Amouretti et René de Saint-Pons, que Maurras lance, le 22 février 1892, une ardente Déclaration des félibres fédéralistes. Cette déclaration divisa le monde des félibres. Certains regrettaient que littérature et politique se mêlent dans cette affaire. Le soutien le plus éclatant vint pourtant de Mistral : il reproduisit le manifeste de ses jeunes disciples en première page de son journal, l’Aïoli et, comme signe de son adhésion au mouvement, il adressait à Maurras les deux énormes volumes de son Dictionnaire provençal-français avec cette dédicace rimée :

Té, Maurras/aquest libas (« Tiens, Maurras/ce gros livre »).

Mistral reconnaissait un prolongement de sa pensée dans l’initiative prise par Maurras et ses amis. Il le lui dit : « Votre largeur d’esprit, votre tact de Provençal parisien, votre absolu désintéressement et votre générosité vous désignaient à faire pour le vieux Félibrige timoré et dérouté l’elucidàri exigé par les circonstances. (…) Vous êtes, vous, un obstiné, un tenace. C’est ce qui a manqué à la Provence. »

Mistral, « qui était nationaliste pour la France » selon la formule de Maurras – Mistral a adhéré à la Ligue de la Patrie française de Barrès et de Lemaître –, plaidait pour la renaissance des provinces. Il publiera dans L’Aïoli l’étude de Maurras « Fédéralisme et décentralisation » (7 août 1892).

Jusqu’à la fin de sa vie, Maurras continuera à défendre l’idée de la décentralisation, même si, à partir de 1896, celle-ci ne lui paraîtra possible qu’une fois la monarchie restaurée ; monarchie qu’il définit dès le départ comme « antiparlementaire et décentralisée », et qu’il résumait volontiers en une expression : « Les libertés en bas, l’autorité en haut. »

Des revendications des jeunes fédéralistes à la monarchie décentralisée rêvée par Maurras, y a-t-il eu dévoiement, voire trahison de l’idée mistralienne ? La réponse a été donnée par Mistral lui-même dans un portrait qu’il envoya à Maurras avec cette dédicace : A mou ami Charles Maurras que, miès que touti e sus touti, a coumprés e esclargi l’idéio de ma vido (« A mon ami Charles Maurras qui, mieux que tous et par-dessus tous, a compris et éclairé l’idée de ma vie »). Cette dédicace fut écrite le 2 février 1909, pour le 50e anniversaire de Mireille, le chef-d’œuvre de Mistral. A cette date, l’Action française existait depuis une décennie et le quotidien du même nom depuis un an.

La correspondance entre Mistral et Maurras, qui n’est connue que partiellement et dont on attend une édition complète, devrait apporter des éclairages complémentaires.

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