Céline paria et génie d’Eugène Saccomano et Philippe Lorin

Céline paria et génie d’Eugène Saccomano et Philippe Lorin

Il est un lieu que tous les fervents de Louis-Ferdinand Céline de Paris, alentour et même au-delà connaissent bien : la librairie-galerie D’un livre l’autre, située au 2 de la rue Borda, dans le 3e arrondissement, près de la République. Aussi, ces amateurs éclairés y convergent-ils en nombre quand le maître de céans, Emile Brami, organise sur le sujet qui leur est cher vernissages et séances de signature. La parution de Céline paria et génie vient d’être l’occasion d’une de ces rencontres culturelles. Il s’agit d’un magnifique album cartonné consacré à l’itinéraire de l’auteur du Voyage au bout de la nuit, avec un texte d’Eugène Saccomano et des dessins de Philippe Lorin.

Avantage d’avoir assisté à ce vernissage : l’intérêt des œuvres présentées, bien sûr, mais aussi l’occasion d’appréhender le petit monde des céliniens. Voilà l’un d’eux qui, jouant sur son physique, cultive une ressemblance certaine avec le docteur Destouches – période non « clochardisée » – et, à ce titre, peut prétendre sans problème remplacer l’acteur Denis Lavant dans le film consacré à Céline au Danemark (Deux clowns pour une catastrophe, 2016). En voilà un autre narrant qu’il a fait figurer sur sa carte orange, dix ans durant, le nom de Céline avec photo et adresse de la rue Girardon, sans jamais être inquiété lors d’un contrôle de la RATP ou de la SNCF. Afin d’approfondir l’univers dans lequel baignent ces passionnés, il faut se plonger dans le roman policier d’Emile Brami au titre clin d’œil : Massacre pour une bagatelle (L’Editeur, 2010), pour mesurer jusqu’où peuvent aller les extrémités des célinolâtres.

Avec Eugène Saccomano et Philippe Lorin, nous restons dans le cadre littéraire et artistique. Comme ils le précisent, leur rencontre eut lieu lors d’un salon du livre à Nice. Mais échanger avec enthousiasme sur Céline ne leur a pas suffi. D’où cet ouvrage réalisé en commun. Epris de littérature, Saccomano a découvert Céline à 25 ans et lui a déjà consacré deux livres ; avec celui-ci, porté par les illustrations, il nous donne un texte vivant et précis. Eugène Saccomano, c’était aussi le directeur des sports à Europe 1, et les auditeurs de la station se souviennent encore de ses commentaires avertis. D’où ma question pour faire le lien entre ses deux centres d’intérêt : s’est-il intéressé au Céline hygiéniste ? Réponse négative, avec surprise et sourire de sa part.

Au tour de Philippe Lorin d’être interrogé. Illustrateur, il s’est spécialisé dans les albums ou carnets de voyages consacrés aux artistes et écrivains. Parmi ces derniers, citons : Georges Sand, Colette, Pagnol, Saint-Exupéry et, tout dernièrement, Malraux en son temps (L’Archipel, 2016). Et maintenant Céline. Pourquoi Céline ? C’est D’un château l’autre qui a marqué Philippe Lorin, davantage que le classique Voyage, avec son style et son ambiance baignée de catastrophisme. Mais est-il facile de traduire l’auteur de Mort à crédit en images ? « Rien n’est facile ! Il faut s’imprégner de l’œuvre de l’auteur, parvenir à une osmose avec lui ; cela demande cinq à six mois. C’est important pour les portraits, et pour ceux de Céline en particulier. »

Céline paria et génie ne comporte pas moins de 95 illustrations originales qui épousent le texte. Au fil des pages défilent les lieux, proches ou lointains, que l’écrivain a connus tout au long de sa vie : le passage Choiseul, le littoral camerounais, Central Park, Montmartre et le 98 rue Lepic, l’atelier de Gen Paul, le 4 rue Girardon, Sigmaringen en hiver, Klarskkovgaard et la froide Baltique, Meudon et le 26 ter route de Gardes…

Retenons, bien entendu, les saisissant portraits de Louis-Ferdinand, parfois gris comme de la cendre, dont aucun ne laisse indifférent. Autres portraits : ceux de ses proches ou des tenants de la vie culturelle de l’époque, tels que Arletty, Michel Simon, Marcel Aymé, Lucien Rebatet, Drieu La Rochelle, Brasillach… (un regret tout personnel : dommage que ne figure pas dans la liste Jean Fontenoy qui, en mai 1944, dans Révolution nationale, quasiment seul de la presse, a perçu l’événement littéraire que constituait la parution de Guignol’s band). Le peintre montmartrois Gen Paul n’est pas oublié ; il apparaît même grimé en Hitler, rôle dans lequel il amusait beaucoup Céline, y compris à l’ambassade d’Allemagne : « Mon ami Gen Paul, ici présent, l’imite à merveille. N’est-ce pas Gégène que tu l’imites bien ? Il est marrant quand il fait ça ! Il lui suffit d’une pincée de scaferlati qu’il se colle sous les narines, pour remplacer la moustache. Allons, mon bon Gégène, te fais pas prier ! Ici on est entre copains. Montre-nous comme tu sais bien faire ton petit Hitler… » (Benoist-Méchin, A l’épreuve du temps, Julliard, 1989). Décidément, on n’en a jamais fini avec Céline !

Philippe Vilgier – Présent

Eugène Saccomano, Philippe Lorin, Céline paria et génie, Les Editions de Paris/Max Chaleil, 2016, 126 pages, 23 euros.

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