Evelyn Waugh, auteur comique

Le grand romancier britannique Evelyn Waugh (« le plus grand de notre génération », disait Graham Greene, catholique comme lui) est mort il y a un demi-siècle, à 62 ans, le jour même de Pâques (10 avril 1966). Nous empruntons un récit de ses obsèques et de l’hommage londonien qui suivit au livre de Benoît Le Roux, Evelyn Waugh (éd. L’Harmattan, 2003).
L’inhumation eut lieu le vendredi 15 avril 1966, à l’extérieur du cimetière anglican de Combe Florey, après la cérémonie religieuse présidée par le père Caraman (jésuite ami) à l’église catholique de Taunton (Somerset). Les enfants et petits-enfants entouraient Mrs Waugh. La pierre tombale de granit porte cette simple inscription : Evelyn Waugh, Writer. Le 21 avril, une messe solennelle de Requiem eut lieu à la cathédrale de Westminster, en présence de l’archevêque, le cardinal Heenan. Le clergé avait accepté, non sans difficulté, qu’elle fût en latin. Le père Caraman prononça le sermon. Un piquet des Royal Horse Guards (où Waugh avait servi en 1942-1944) donna la sonnerie aux morts. Mais il y avait peu d’officiels : à la même heure se déroulait la cérémonie d’ouverture du Parlement en présence de la Reine. Il était dit qu’entre la dynastie protestante et l’écrivain catholique les distances seraient conservées jusqu’à la fin.

Waugh

A l’issue de la cérémonie, l’assemblée chanta le vieil hymne qu’il aimait fredonner, O God our help in ages past, afin de permettre aux anglicans de donner de la voix, et peut-être par un clin d’œil à son premier roman (1928), où les prisonniers de droit commun profitent de ce chant à la chapelle pour échanger des renseignements dans le dos de leur aumônier, en modifiant légèrement les paroles…

Tous les dictionnaires français qualifient Evelyn Waugh d’auteur « satirique », ce qu’il fut à l’occasion. Mais il était essentiellement un grand auteur comique, dont les romans font sentir la noirceur et l’absurdité de ce monde, surtout dans ces brefs romans d’avant la conversion (Grandeur et décadence, 1928 ; Ces Corps vils, 1930), ou d’après (Le Cher disparu, 1947), qui restent ses chefs-d’œuvre. Ses deux « sagas », dont la télévision anglaise a tiré de merveilleux feuilletons télévisés (disponibles en DVD bilingues), sont plus ambiguës : le grand public y voit souvent une satire de l’armée ou de certains catholiques, sans observer que dans Sword of Honor les officiers de carrière sont, avec le héros et sa famille, les seuls personnages sympathiques, ou que dans Brideshead revisited les personnages exemplaires sont Bridey et Beryl Muspratt (cf. Wilde, Waugh, Chesterton, Presses universitaires de l’ICES, Collection Colloques, 2014, 15 euros). Enfin, une part de son œuvre reste méconnue parce qu’elle n’est pas traduite : ses Diaries (Journaux intimes) et ses articles de critique littéraire. C’est pourquoi nous donnons aussi une traduction de sa critique du Journal d’un Curé de campagne de Bernanos.

Le chef-d’œuvre de Bernanos vu par Waugh
(…) La campagne, c’est quelque chose de très différent pour un Français. Pour nous, c’est un lieu de loisir, si possible parmi lacs et allées d’arbres, en tout cas bien calfeutré de chèvrefeuille, de toits de chaume et de lait ribot. Pour les Français, la campagne, c’est le travail manuel le plus pénible, la pauvreté, l’avarice, le crime. M. Bernanos, avec sa campagne, n’est nullement tenté de faire dans le sentimental, encore moins dans le mélodramatique. C’est un village très ordinaire, ses habitants font des péchés très ordinaires. Mais le regard qui les observe est extraordinaire. Le héros de M. Bernanos est jeune, peu cultivé, gravement malade, mais il a cette force de sympathie, cette ardeur quasi-fiévreuse que procure la sainteté. Pour lui, le péché, sous ses formes les plus simples, est obscène, horrible. Par ses yeux, nous voyons le conflit familial, au château, et la méchanceté stupide, au village, comme des choses monstrueuses.

Nous vivons dans un monde de romanciers qui tentent de nous donner la chair de poule en inventant des crimes bien sanglants, et de plus en plus pervers. Du point de vue des saints, ces exploits sont des enfantillages, alors que la méchanceté de certains enfants les terrifie. C’est ce sens du péché qui fait de ce roman un livre unique en son genre. Les péripéties sont agencées de main de maître. L’élégance et l’efficacité des dialogues sont épatantes. Vraiment, c’est un beau livre.

 

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Evelyn Waugh, dans l’hebdomadaire The Spectator, 1937 (traduit in : B. Le Roux, Evelyn Waugh, L’Harmattan).

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