Et le lundi matin, la dette était toujours vivante…

Tribune libre de Jean-Yves Naudet*

Vieux souvenir d’un sketch de Robert Lamoureux, « la chasse au canard », que les plus jeunes n’ont sans doute jamais entendu : en dépit de toutes les poursuites d’une famille entière, « le lundi matin, le canard était toujours vivant… » La période électorale est propice aux souvenirs, car on a le sentiment d’avoir vu dix fois le film, du remake de Georges Marchais par M. Mélenchon, à la droite étatiste et interventionniste qui se prend pour Colbert, quand ce n’est pas « la France seule » de C. Maurras, en passant par le socialisme de la force tranquille ! L’élection est là et, quels que soient les résultats du premier tour et l’élu du second, les problèmes seront là le lundi 7 mai, à commencer par ceux de la dette publique.

« Une France non réformée au centre de la prochaine crise »

La Nouvelle lettre de l’ALEPS présente par ailleurs les propositions des divers candidats. Pour ma part, je me concentre sur l’arrière-plan du décor, dominé par la dette publique. Certes, il y a le chômage, la récession, le pouvoir d’achat et tout le reste. Mais la dette est le symbole même du mal français : le refus des réformes, l’omniprésence de l’Etat, la fuite en avant dans la facilité. Certes nous ne sommes pas les seuls à risquer la faillite, mais notre ambition est-elle de suivre demain le chemin de la Grèce ?

Tout le monde a entendu la mise en garde de The economist : « La France insouciante est sur le point d’être rattrapée par la dure réalité, quel que soit le président » et « Une France léthargique et non réformée pourrait bien se retrouver au centre de la prochaine crise de l’euro ». Comment est-ce possible, alors qu’on nous explique que nous avons réformé sans relâche et que le déficit public a été plus faible que prévu ?

Il est exact que le déficit 2011, selon les comptes publiés par l’INSEE le vendredi 30 mars, a été plus faible que prévu : 5,2% du PIB au lieu de 5,7% ! C’est « moins pire ». Mais cela ne veut rien dire, si ce n’est que la prévision était fausse ! C’est certes mieux qu’en 2009, où la fameuse relance qui devait nous sauver amenait le déficit français à 7,5%, mais on est loin du compte. Presque le double de ce qu’autorisaient les traités européens, que nous avons signés pour mieux les piétiner, et bien loin du nouvel objectif, la fameuse règle d’or, en passe de devenir un engagement de tous les Européens, avec un déficit égal à zéro.

En route vers une dette à 90% du PIB

On peut tourner la question dans tous les sens, un déficit de 5,2%, cela veut dire qu’on continue à s’endetter. C’est mathématique : de nouveaux emprunts s’ajoutant aux précédents, cela fait progresser la dette. Ceux qui se félicitaient de ce « recul du déficit » omettaient souvent d’indiquer que le même INSEE annonçait une nouvelle aggravation de la dette publique. Celle-ci atteint 85,8% du PIB au lieu de 84,9%, 19 milliards de plus, en raison en particulier des plans « d’aide » européens consistant à faire financer des cigales par d’autres cigales.

Nous devrions nous trouver à 90% en 2013 ; et, sans bêtises nouvelles, le déficit serait d’au moins 4,4% cette année : le retour à l’équilibre, indispensable, n’est pas pour demain. Les promesses électorales, variables d’un candidat à l’autre, conduisent toutes à de nouveaux dérapages des dépenses, donc du déficit et de la dette. Certes, tous les candidats ont trouvé la potion magique : augmenter les impôts. Chacun y va de sa surenchère fiscale, la palme revenant à M. Mélenchon, avec son projet de taux marginal d’impôt sur le revenu à 100% ! « Tout prendre » disait déjà son prédécesseur Georges Marchais. Il est sûr qu’il n’y aura ainsi plus de « riches » en France : nous serons tous enfin égaux dans la pauvreté.

Sans aller jusqu’à ce délire, les autres candidats savent-ils qu’accroître les impôts réduit la croissance, accroît le chômage, détruit ainsi la matière imposable, donc aggrave les déficits ? On le sait depuis plus de deux siècles, l’abbé Baudeau et les Physiocrates l’avaient démontré, Turgot avait prouvé que la baisse des impôts augmentait la matière imposable, et les professeurs de finances publiques expliquaient déjà que « les hauts taux tuent les totaux » ; en clair l’impôt tue l’impôt, raisonnement hors de portée de l’énarque moyen.

Le vrai sujet : l’excès de dépenses publiques

Le même rapport de l’INSEE indique que les dépenses publiques représentent 56,2% du PIB, pointant ainsi le problème : pour réduire la dette, il faut supprimer les déficits ; pour cela, il faut réduire les dépenses publiques. Et pas seulement celles du budget de l’Etat : même Le Monde titrait « le trou de la Sécu, urgence oubliée de la campagne » et Les Echos « L’assurance-maladie en état extrêmement critique ». Nous avons dix points de dépenses publiques de plus que l’Allemagne. Voilà l’urgence.

Le seul programme qui vaille, c’est la réduction drastique des dépenses publiques, d’autant plus que pour sortir de la récession, il faut stimuler l’offre en baissant les impôts, comme l’ont compris les Anglais ; il faut cesser de stigmatiser les riches, qui créent des richesses et des emplois. On connait l’objection : diminuer les dépenses publiques, c’est briser la croissance. L’analyse économique, comme l’expérience, montre que c’est l’inverse : c’est la hausse des dépenses publiques qui a brisé la croissance. La rigueur dans les dépenses publiques n’a jamais empêché la croissance, au contraire, surtout si on laisse à chacun le fruit de son activité.

Sans réforme, la rigueur budgétaire ne sert à rien

Mais il est exact que la rigueur, l’équilibre budgétaire, la réduction de la dette, la diminution des dépenses publiques, ne suffisent pas ; il faut réformer. C’est cela que The economist reproche à la France : le refus des réformes ; les Français sont persuadés que les réformes ont été faites ; or elles sont devant nous. L’Espagne ou l’Italie réforment le marché du travail, comme l’avait fait l’Allemagne ; les pays de tradition social-démocrate ont réduit les dépenses en privatisant les anciens services publics ; l’Italie stimule la concurrence, créatrice de richesses et d’emplois, en ouvrant les professions fermées et en déréglementant ; Thatcher et Reagan ne s’étaient pas contentés de baisser les impôts ou les dépenses publiques : ils avaient réformé, privatisé, déréglementé.

Ceux qui se sont présentés à nos suffrages ont parlé dépenses, impôts, réglementation, Etat, services publics ; les moins laxistes ont parlé de la rigueur nécessaire ; mais ils n’ont pas expliqué par quoi remplacer les dépenses publiques. Elevés dans la religion de l’Etat Providence, les Français ont donc cru que moins de dépenses publiques c’était moins d’éducation, d’assurance maladie, de retraites, de courrier, de trains, puisque seul l’Etat peut assurer tout cela !

Le lundi matin, lendemain du premier et du second tour, la dette publique sera toujours là pour rappeler la réalité à l’élu : la réforme est à faire ; il faut réduire drastiquement l’Etat, les dépenses et les impôts, non pour les remplacer par le vide, mais par le dynamisme des entreprises et de la société civile, enfin libérées. Le chantier est immense, car la classe politique a persuadé les Français que si l’Etat n’était plus là, il n’y aurait plus rien. Or il y aurait les Français, et leurs talents, si longtemps brimés par l’Etat.

*Jean-Yves Naudet est un économiste français. Il enseigne à la faculté de droit de l’Université Aix-Marseille III, dont il a été vice-président. Il travaille principalement sur les sujets liés à l’éthique économique.

> Cet article est publié en partenariat avec l’ALEPS.

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