“TRIER LES HUMAINS, C’EST MODIFIER L’HUMANITE” (Jacques Testard)

“TRIER LES HUMAINS, C’EST MODIFIER L’HUMANITE” (Jacques Testard)

Modifier l’humanité sans modifier un seul Homme

 

Par Jacques Testard

– Dans le N° 10 du Sarkophage (janvier-mars 2009), Philippe Godard met en garde contre une filiation des OGM vers l’humain génétiquement modifié (HGM). D’accord avec lui pour voir dans les artifices extrêmes de l’agronomie une volonté de maîtrise du vivant et de performance à tout crin à laquelle l’humanité n’échappe pas et qui vise la fabrication, la domestication, avec menace totalitaire. Pourtant je ne crois pas que ce projet, explicite pour les transhumanistes mais confus ou même inconscient chez beaucoup d’acteurs biomédicaux, passe par la case HGM. Pas seulement parce que les « transhumains » dessinés dans ces fantasmes seraient aussi globalement « améliorés », au delà de leur génome, par l’informatique, des prothèses variées, des drogues modulant les comportements, etc… Mais parce qu’il est possible de construire une humanité génétiquement modifiée sans avoir jamais modifié génétiquement un seul être humain. Certains diront « on se fout de la cuisine, l’important c’est le résultat ! » et ils auront tort parce qu’ils continueront de fantasmer sur un leurre technologique (la biomédecine fabricant des humains comme Monsanto bricole le maïs) lequel ne se réalisera pas à un horizon raisonnable, voire avant la fin du monde… Et anesthésiés par ce leurre ils ne verront pas ce qui se prépare réellement, tranquillement, à l’ombre de la médecine compassionnelle et de la bioéthique bavarde.

 

POURQUOI IL N’Y AURA PAS D’HGM

Quelques considérations bien concrètes :

  • Il faut d’abord rappeler que des êtres vivants (bêtes ou plantes) ne peuvent être génétiquement modifiés qu’au tout début de leur vie afin que toutes leurs cellules portent le même génome modifié. Les modifications locales de l’ADN dans un tissu ou organe, outre qu’elles sont encore moins bien maîtrisées (échec persistant des thérapies géniques), ne sont pas héréditaires. Ainsi, ne pas oublier que l’HGM ne peut provenir que de la fécondation in vitro (FIV), seul artifice donnant accès à l’œuf au moment de la fécondation pour pouvoir opérer la transgenèse. Ainsi pour éviter la transmission d’une pathologie portée par les parents il suffit de choisir un embryon indemne mais jamais de modifier un embryon atteint.
  • La techno-industrie omet de mentionner son absence de maîtrise dans la fabrication et le devenir des OGM : outre des caractères variables et imprévisibles observés chez les OGM (ce qui amène par exemple à ne retenir que quelques exemplaires d’une plante GM produite à profusion) des dysfonctionnements indésirables sont fréquents (plantes fragiles, animaux difformes, stériles ou malades,…) (1). Difficile de se débarrasser de tous ces ratés , surtout si leur manifestation est tardive, en cas d’HGM…
  • La plupart des caractères exprimés par une plante, une bête ou un humain ne dépendent pas d’un gène mais, quand il y a une base génétique, de la combinaison de très nombreux éléments du génome entre eux et avec des facteurs non génétiques. Etant donnée la faible capacité à réussir des OGM par addition d’un seul gène, on peut douter de la faisabilité d’un transfert multigénique à effet maîtrisé.
  • S’il s’agit d’humains la grande question est : Quel gène ajouter à l’humanité pour l’améliorer ? Personne ne sait répondre à cette question qui suppose de définir un « homme supérieur » (c’est quoi ?) et de connaître d’hypothétiques bases moléculaires (quels fragments d’ADN ?) capables d’induire ce surhomme, ces éléments devant être soit synthétisés soit pris chez des êtres naturels… Emprunterait-on à la vache sa capacité laitière, à la plante sa production de chlorophylle, au poisson ses propriétés antigel, etc. qu’on n’obtiendrait que des zombies handicapés plutôt que des surhommes !
  • Le constat de l’incapacité actuelle à fabriquer des HGM pourrait laisser place au couplet scientiste prétendant que cela deviendrait possible grâce au progrès inexorable… Or, il apparaît de plus en plus que les bases théoriques (les paradigmes) qui fondent la génétique moléculaire (et donc les techniques de modification du génome) sont largement erronées… Qu’ils suffise de mentionner que la réflexion récente la plus avancée a conduit nos plus illustres spécialistes à poser la question qu’on disait résolue :« Qu’est-ce qu’un gène ? », sans parvenir à y répondre… (2)

COMMENT L’HUMANITE SERAIT MODIFIEE

La génétique est surtout une science policière et elle y réussit plutôt bien (3). Malgré l’incapacité à vraiment comprendre le fonctionnement d’un être vivant on sait reconnaître de nombreuses particularités dans l’ADN de chacun et en déduire aussi bien des critères d’identification (empreintes génétiques) que des éléments prédictifs (« horoscope génomique »). En effet, la mise en relation statistique de certaines caractéristiques du génome avec la réalité vécue par les personnes conduit à formuler des pronostics, en particulier pour la survenue de maladies. Ce qu’on appelle la « médecine prédictive » découle de cet horoscope et présente au moins deux avantages par rapport aux pratiques de transgenèse (OGM) ou de thérapie génique :

  • L’économie de l’intelligence qui permettrait de connaître les mécanismes en cause dans le phénomène constaté puisqu’on se contente d’en évaluer la probabilité (même si la médecine prédictive prétend parfois proposer des parades). Ce faisant l’horoscope génétique est au moins aussi extensible que celui des astrologues puisque les corrélations mesurées entre la base biologique (l’ADN) et la réalité des personnes augmentent en nombre et variété avec la collaboration croissante des généticiens et des statisticiens (épidémiologistes). Cet horoscope est aussi plus fiable que celui des cartomanciennes puisqu’il est construit sur des constats authentiques, même s’il est toujours audacieux d’appliquer à une personne une règle validée sur la population. L’horoscope génomique simplifie forcément la complexité du vivant afin de rapporter des caractères (mesures physiques, fragilités, pathologies ou même comportements) à des particularités du génome, mais il ne tombe pas aussi loin dans le réductionnisme que les essais d’explication…
  • L’économie des interventions sur le génome, interventions dont les résultats sont pour le moins aléatoires.. En effet la manipulation ici évitée demeure l’objet d’interrogations : Combien de transgènes pénètrent la cellule ? Où vont-ils se localiser dans le génome ? Comment vont-ils interagir avec le reste de l’ADN ? Ces transgènes sont-ils aussi stables que des gènes « naturels »,etc. D’où l’avantage, étant admise l’indigence de notre savoir réel, d’ éviter ces manipulations… De plus l’horoscope peut mettre en cause des combinaisons de multiples éléments géniques que la manipulation du génome ne saurait pas agencer

La rançon de cette génétique spectatrice plutôt qu’interventionniste est que l’horoscope est privé du pouvoir de modification orientée, duquel on escompte un effet désirable, et qu’il ne fait qu’évaluer des individus déjà constitués. Alors, comment pourrait-on modifier l’humanité si on s’abstient de modifier les humains ? Tout simplement en les triant, selon la vieille recette eugénique qui a enfin trouvé les moyens de ses ambitions (4).

TRIER LES HUMAINS C’EST MODIFIER L’HUMANITE

On sait que des mécanismes aléatoires régissent la production des ovules et des spermatozoïdes (méiose, réappariements des chromosomes, mutations,…) ce qui annule l’ambition de prédire les caractères d’un enfant grâce à la sélection de ses parents, comme il fut proposé et largement expérimenté au début du 20e siècle. De plus, l’entreprise d’amélioration humaine doit désormais se plier aux exigences démocratiques et éthiques : consensus social, acquiescement des personnes concernées, préférence aux solutions indolores,… La nouvelle fabrique du corps humain passera donc par l’embryon car il précède toute humanité à venir, et c’est seulement au stade de l’embryon qu’on peut concilier les projets économiques avec les progrès sociaux et les exigences éthiques.
Comment faire ? Le procédé est en développement depuis bientôt 20 ans sous le nom de DPI (diagnostic génétique préimplantatoire) avec une justification médicale (éviter la naissance d’enfants atteint de « pathologies particulièrement graves »). Il s’agit de stimuler pour chaque couple candidat une génération importante d’œufs, fécondés par FIV, afin de pouvoir qualifier le génome de chaque embryon, puis de transformer en enfant l’embryon doté du mieux-disant moléculaire (5). Des recherches sont en cours chez l’animal et chez l’homme qui permettront d’augmenter considérablement la production d’ovules, et donc d’embryons, tout en allégeant les servitudes liées à la FIV actuelle. Alors le DPI, concernant une véritable population d’enfants potentiels et impliquant des techniciens plus que les demandeurs, devrait largement séduire la plupart des couples, inquiets de l’aléatoire procréatif et incités à contribuer à la qualité biologique de la société.

Il ne s’agit donc pas ici de transformer l’humain en HGM mais de jouer avec la variété infinie des conceptions pour ne retenir que certains profils génétiques. Puisque chaque couple est potentiellement capable d’engendrer des millions d’enfants différents, le tri des embryons utilise les forces aveugles de l’évolution pour les retourner en choix délibéré. Trier l’humanité dans l’œuf c’est vouloir piloter des processus naturels d’une puissance innovante infinie en prétendant que l’issue calculée est forcément bénéfique. Avantage démocratique du nouvel eugénisme : nul n’est exclu de ce « service » puisque toute personne, même « tarée, peut générer toutes sortes d’embryons – les meilleurs et les pires diraient les eugénistes- c’est-à-dire que nous allons construire un tamis génétique plébéien d’intérêt commun. Car c’est seulement par le recours collectif au DPI, de génération en génération, que des modifications de l’humanité deviendront sensibles.

Il y a beaucoup d’illusions sur la faisabilité d’une maîtrise scientifique des populations humaines (6). On peut prévoir des erreurs de casting, des imprévus, des citoyens qui échappent au carcan, des déceptions et surtout la « révélation » que le génome n’est pas un programme mais seulement une source d’informations parmi beaucoup d’autres. De plus, ce processus devrait conduire à une gestion autoritaire des sociétés, comme il arrive quand une technologie échappe aux citoyens parce qu’elle est trop complexe ou cache d’autres projets ou intérêts que ceux de chaque mortel (exemple : l’industrie nucléaire). Acceptons que le pire n’est jamais certain mais la hantise du pire est la meilleure garantie pour que le pire n’advienne pas, selon le conseil éclairé de Hans Jonas (7). Le pronostic du « DPI pour tous » laisse encore les éthiciens, politiques ou commentateurs incrédules et discrets (d’où la proposition quasi exclusive de ma propre prose dans la bibliographie proposée ici… Je prie le lecteur de croire que j’aurais préféré lui conseiller d’autres auteurs…). Peut-être est-ce l’insuffisance fantasmatique de la sélection qui la fait cacher par les autres stratégies de modification de l’humanité (HGM, clonage) : ici on n’ose pas les mythes du surhomme ou de l’immortalité, on ne « dépasse » pas les effets de la nature mais on cherche modestement à en valoriser les meilleures productions. C’est pourtant cette modestie et son paravent médical qui permettent au tri des humains d’avancer inexorablement, sans rencontrer une véritable analyse.


1. J. Testart. Le vélo, le mur et le citoyen. Ed Belin, 2007
2. The ENCODE project consortium. Nature, juin 2007
3. J. Testart. Tests ADN : du fichage au dépistage. monde-diplomatique.fr , juin 2008
4. A. Pichot et J Testart. Les métamorphoses de l’eugénisme. Universalia 99-105, Encyclopedia Universalis, 1999.
5. J. Testart. Des hommes probables. Ed. du Seuil, 1999
6. J. Testart. Le désir du gène. Ed Flammarion (Champs), 1994
7. H Jonas. Le principe responsabilité. Ed du cerf, 1990

Source

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