L’autre Bardamu…

L’autre Bardamu…

 

A propos du livre d’Eric Dussert (Une forêt cachée. 156 portraits d’écrivains.La Table Ronde, 2013), j’évoquais récemment quelques écrivains oubliés qui, à défaut de génie, firent preuve d’un incontestable talent dont Gabriel Chevallier – lequel n’est pas que l’auteur du pittoresque Clochemerle. J’ignorais alors que Le Dilettante avait réédité il y a cinq ans cet extraordinaire roman, La Peur, remis aujourd’hui en circulation à l’occasion du centenaire de la Grande Guerre. Né un an après Céline, il fut mobilisé en 1914 dans l’infanterie et blessé l‘année suivante en Artois avant de terminer les combats en première ligne jusqu’à la fin du conflit.Unknown-8

La Peur, publié deux ans avant Voyage au bout de la nuit, s’ouvre par cette pensée de Pascal : Se peut-il rien de plus plaisant qu’un homme ait droit de me tuer parce qu’il demeure au-delà de l’eau et que son prince a querelle avec le mien, quoique j’en n’en aie aucune avec lui ? Comme en écho, Bardamu s’exclame : Ce qu’on faisait à se tirer dessus, comme ça sans même se voir, n’était pas défendu (.). C’était même reconnu, encouragé sans doute par des gens sérieux, comme le tirage au sort, les fiançailles, la chasse à courre !… L’éditeur a eu la bonne idée de reproduire la préface de la réédition d’après-guerre. Gabriel Chevallier y révèle qu’en 1939 la vente du livre fut librement suspendue par accord entre l’auteur et l’éditeur. Et de s’en justifier : Quand la guerre est là, ce n’est plus le moment d’avertir les gens qu’il s’agit d’une sinistre aventure aux conséquences imprévisibles. Il fallait le comprendre avant et agir en conséquence.

Unknown-7La vente du Voyage, elle, ne fut pas suspendue et l’on sait qu’un brulôt comme Bagatelles avait précisément pour objectif de prévenir un autre conflit européen. Celà étant, bien des parallèles peuvent être établis entre ces deux romans largement autobiographiques. Chacun des narrateurs – Bardamu dans un cas, Dartemont dans l’autre – y décrit la peur. Non pas celle des autres, mais sienne propre. C’est dire si, deux ans avant Céline, Chevallier fit sensation par son ton réaliste et désenchanté. Il ne cherchait pas à exalter l’héroïsme de quiconque : il dressait le portrait de soldats résignés et pressés d’en finir pour sauver leur peau. Parmi les passages les plus réussis, la description d’un séjour à l’hôpital où le narrateur fait scandale en avouant aux infirmières que, dans les tranchées, on éprouve surtout une sentiment de peur, à l’opposé du discours patriotique vendu par la propagande. Rien à voir bien entendu avec l’écriture baroque et la vision hallucinée de Céline. Mais une convergence dans le constat : celui d’une immense absurdité Une immense, universelle moquerie écrira Céline. Dominique Gaultier, le patron du Dilettante, rêvait depuis longtemps d’ajouter ce titre  à son catalogue : Ce livre  est une lecture de jeunesse qui l’avait profondément marqué vers 13-14 ans. A l’époque, j’étais un gamin de Paris qui dépensait son argent de poche chez les bouquinistes. Quand je me suis lancé dans l’édition, il faisait partie de mes projets éditoriaux. En raison de multiples circonstances, il lui faudra attendre bien des années avant d’y arriver. C’est désormais chose faite et il faut lui en savoir gré, ne fût-ce que pour nous permettre de comparer la vision de la guerre de ces deux écrivains, issus de la même génération, confrontés à l’enfer.

Marc Laudelout

Lu sur Le bulletin célinien

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