Il y a cent ans tombait le lieutenant-écrivain Alain Fournier

Il y a cent ans tombait le lieutenant-écrivain Alain Fournier

 Par Alain Sanders

Tombé aux Eparges le 22 septembre 1914 (en ces temps-là, les écrivains étaient aussi des hommes, et souvent de l’espèce patriote), Alain-Fournier (pseudonyme d’Henri Alban Fournier) est né en 1886, à la Chapelle-d’Angillon, dans le Cher. Et il est, on le sait, l’auteur d’un livre magique, Le Grand Meaulnes. Et nous sommes quelques-uns pour qui, sinon la vie au moins la façon de voir la vie, changea quand, un jour de nos onze ans nous ouvrîmes ce livre et en lûmes la première phrase « Il arriva chez nous un dimanche de novembre 189… »

Ce « chez nous », c’était le Cours supérieur Sainte-Agathe avec son directeur, M. Seurel (le père du narrateur), et son épouse, Millie, chargée de la petite classe. « Il », c’était Augustin Meaulnes, alias “Le Grand Meaulnes”, mis en pension à Sainte-Agathe par sa mère, une jeune veuve. Augustin. Dix-sept ans. La lèvre duvetée. Une face anguleuse au nez droit. Les cheveux ras. Un taiseux.
Il est évident que sa trop brève existence (il est mort à 28 ans) aura interdit à Alain-Fournier d’accéder à la plénitude de son écriture. Mais il est vrai, aussi, que le lieutenant Fournier (comme l’écrivain Alain-Fournier) restera éternellement dans nos cœurs comme un grand frère qui n’avait peur de rien. Et surtout pas de l’action mêlée au rêve et réciproquement. Alain-Fournier : tombé au feu quelques jours après Péguy…
Comme le petit Seurel du Grand Meaulnes, Alain-Fournier aura d’abord été un petit garçon, élève tranquille de l’école communale entre Bologne et Merry où enseignaient ses parents. Ils étaient instituteurs. Ils rêveront pour leur fils d’un avenir de professeur. Il leur obéira. En préparant le concours d’entrée à l’Ecole normale supérieure à Lakanal et à Louis-le-Grand (1903-1906). Sans enthousiasme particulier. Ce qui se traduira par un double échec après trois années de “khâgne”. Attaché à jamais au « merveilleux pays de l’enfance », il n’aimera jamais Paris.
Sauf que c’est à Paris qu’il rencontrera, le 1er juin 1905 sur les marches du Grand Palais, Yvonne de Quiévrecourt qui inspirera – et plus encore – le personnage d’Yvonne de Galais dans Le Grand Meaulnes. Il écrira à un ami : « Quand je suis arrivé à sa hauteur, elle a un peu levé la tête : un visage d’une noblesse indicible… Elle a posé sur moi un regard si pur que je me suis arrêté. » Mais Yvonne de Quiévrecourt est fiancée. Il ne s’en consolera jamais, cherchant, auprès de jeunes filles en fleurs, un oubli qui ne lui sera pas accordé. Pour vivre, il fait des piges. Des critiques littéraires.
En 1912, sur recommandation de son ami, Charles Péguy, il devient le secrétaire de Claude Casimir-Périer (le fils de l’ancien président de la République, Casimir Périer). Un secrétaire très particulier puisqu’il s’éprendra – follement – de l’épouse de Claude Casimir-Périer, Pauline Benda, dite Simone au théâtre où elle fut, notamment, la très convaincante Faisane du Chanteclerc d’Edmond Rostand. Le soldat allemand qui recueillit le dernier soupir du lieutenant Fournier aux Eparges dira que son dernier mot avant d’expirer fut : « Simone… » Mais, entre Simone et Yvonne, il y a une euphonie qui peut avoir abusé les rudes oreilles du Teuton compatissant.
Toujours est-il que cette liaison scandalisa sa sœur, Isabelle Fournier, qui, entre-temps, avait épousé le meilleur ami de son frère, Jacques Rivière. Un Jacques Rivière auquel il avait dit : « Le bonheur est une chose terrible à supporter – surtout quand ce bonheur n’est pas celui pour quoi on avait arrangé toute sa vie. » Yvonne de Quiévrecourt s’est mariée, a eu deux enfants et vivra à Rochefort, magnifiée à jamais par un roman, un chef-d’œuvre, où elle est tout entière.
Alain-Fournier commence à écrire Le Grand Meaulnes en 1905. Il sera publié en 1913 et retenu pour le Goncourt de cette année-là – mais le jury lui préférera Le Peuple de la mer d’un certain Marc Elder, passé aux oubliettes aujourd’hui.
L’année suivante, c’est la guerre. Et la balle fatale dans le bois de Saint-Rémy-la-Calonne, près de Verdun. On sait que son corps ne sera retrouvé et identifié qu’en 1991 ! Il gisait là avec vingt autres soldats français honorés aujourd’hui par un monument qui rappelle leur sacrifice. Bien avant, Jacques Rivière, qui était plus son frère que son beau-frère, avait rendu hommage au jeune mort : « On ne se représente pas ce que c’est que de choisir la mort, non pas en public et avec la perspective d’immenses suffrages, mais au coin d’un bois, loin des siens, entouré de quelques hommes qui ne vous verront même pas tomber, qui ne sauront rien redire peut-être : “Le lieutenant, j’crois bien qu’il y est resté”, de la choisir avec l’idée que personne jamais ne comprendra rien à votre dernière heure, avec l’idée que les gens se rassureront sur ce que vous êtes “mort en gloire” et “dans la furie du combat”. »
Mort aux Eparges. Présent pour l’éternité dans les rangs du Royal-Littéraire. Avec ce livre où Alain-Fournier est tout à la fois François Seurel et Augustin Meaulnes. Dans le Dictionnaire des littératures de langue française, Dominique Giovacchini écrit : « Parce qu’il est à la fois un roman d’amour et un roman d’enfance, histoire du désir et de l’innocence, quête de l’enfant exalté par la passion, mais aussi parole native d’un écrivain, plus dépendant d’un univers fantasmagorique, dans lequel il évolue toujours, que d’un système esthétique qui reste à définir, Le Grand Meaulnes vaut en premier lieu par le poids des troubles enjeux qui structurent sa trame imaginaire. »
C’est pour cela sans doute que, plus que Le Parfum de Suskind dont on nous a rebattu naguère les oreilles, Le Grand Meaulnes est si difficile – l’onirisme, ça ne se traduit pas en images – à adapter au cinéma. La première tentative date de 1967. Réalisation de Jean-Gabriel Albicoco, cinéaste honorable, et dialogues d’Isabelle Fournier, la sœur d’Alain-Fournier. Et pourtant la magie – comme la poésie – du livre est absente. Le film est clinquant, lourdingue, surchargé, presque kitsch. Que la Sologne aux étangs brumeux et moirés est belle pourtant…
La seconde tentative fut signée Jean-Daniel Verhaeghe. Hélas… Où est le mystère de la « fête étrange » ? Que sont devenus les pittoresques bohémiens ? Et le domaine perdu ? Et Yvonne de Galais, l’icône du livre, transformée là en pitoyable gourdasse ? Et il fallut toute la complaisance du Figaro (où l’on est fait pour comprendre Le Grand Meaulnes comme moi pour être “petit rat” de l’Opéra…) pour oser écrire : « Même si les peintures de l’école sont un peu trop léchées, même si le découpage est parfois trop abrupt, ce film attachant transmet le phrasé pur et le sfumato magique du Grand Meaulnes. »
Une complaisance heureusement corrigée à l’époque par Le Point : « Le réalisateur et son scénariste, Jean Cosmos, de peur sans doute d’ennuyer le spectateur, ont cru bon d’empiler les péripéties adventices, dignes d’un téléfilm, au lieu de creuser le fabuleux gisement de poésie de l’œuvre. »
Roman de l’enfance, roman de l’amour malheureux (en est-il d’autres, d’ailleurs…), Le Grand Meaulnes est – avant tout – un roman d’aventures. Et c’est pour cela que, depuis 1913, il a marqué et marque encore (à condition qu’ils lisent et sachent lire) des générations d’adolescents. Dans le Dictionnaire des grandes œuvres de littérature française, Pierre de Beaumarchais et Daniel Conty écrivent : « Le Grand Meaulnes retrace le fantastique parcours du héros ; chemin labyrinthique où, ballotté par la fortune, il doit faire face à des situations imprévues : quête du sentier, comparée à un combat, et qui est une suite d’ “obstacles”… tribulations qui donnent naissance à une grande amitié entre deux adolescents – et représentent autant d’étapes par lesquelles doit passer le héros pour atteindre le bonheur ; recherche de la belle jeune fille du “domaine mystérieux” assimilée à la “princesse” des contes… Tout ici porte la marque de l’aventure, épreuve de la réalité surmontée grâce à une insigne détermination qui révèle chez Augustin le goût de l’action – c’est un “cœur aventureux” – et de la fermeté qu’Alain-Fournier souhaitait pour lui-même. »
Que nous dit Le Grand Meaulnes en effet ? Que le bonheur est inaccessible. Qu’on peut survivre à cette évidence. Qu’on peut en mourir aussi. Surtout quand on l’a effleuré un instant : « Mais un homme qui a fait un bond dans le paradis [la fête étrange], comment pourrait-il s’accommoder de la vie de tout le monde ? »
Comme Peter Pan, seigneur et maître de Neverland (« le pays imaginaire »), les héros du Grand Meaulnes refusent de quitter leur enfance pour entrer dans la vie adulte. Citons encore Jean-Pierre de Beaumarchais et Daniel Conty : « Ainsi les héros parent-ils la vie quotidienne du voile de l’imaginaire : choisissant l’ordre de la poésie et du fantastique, Frantz [Frantz de Calais, le frère d’Yvonne] se complaît dans le monde de l’illusion, fraie avec des comédiens, et s’adonne à des “jeux extraordinaires” (…) ; Meaulnes, lui, échappe à la réalité trop prosaïque en assistant à la “fête étrange”. »
On ne saurait trop conseiller, à ceux qui ont lu un jour Le Grand Meaulnes et ne s’en sont jamais remis, la lecture du roman d’A.D.G. (1), Le Grand Môme (Gallimard, 1977), étonnante “suite”, émouvant hommage à Alain-Fournier, avec cette accroche : « Il tourna la tête vers moi et m’examina de l’air de quelqu’un qui s’en tape en réalité mais qui, par fraternité humaine, fait un effort pour s’intéresser. Il était réellement très grand, très charpenté mais avec des attaches de poignets élégantes. Il était vêtu d’un costume bien coupé et fripé, avec un gilet assorti. Sa chemise blanche était sale et il avait mis sa cravate dans sa poche. – Bonjour, dit-il d’une voix grave et un peu amusée. Je m’appelle Augustin. »
Cet automne-là, dans le roman d’A.D.G., les feuilles ne furent pas les seules à mourir en Sologne. Le domaine inconnu des vieux souvenirs commença de ressembler à une chapelle funéraire et la femme mystérieuse à une déesse de la mort… Mais d’où venait ce « grand môme » ? Tout droit de chez Alain-Fournier et de la fin du Grand Meaulnes, quand François Seurel, tuteur de la fille d’Augustin et d’Yvonne de Galais après la mort de celle-ci, s’inquiète : « La seule joie que m’eût laissée le grand Meaulnes, je sentais bien qu’il était revenu pour me la prendre. Et déjà je l’imaginais, la nuit, enveloppant sa fille dans un manteau et partant avec elle vers de nouvelles aventures. »

(1) De son vrai nom… Alain Fournier, A.D.G., soucieux d’entrer en littérature, choisira un pseudonyme aussi mystérieux que la « fête étrange ».

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