L’art des faussaires!

L’art des faussaires!

Jusqu’à 30 % de faux sur le marché de l’art, voire 90 % quand il s’agit d’art primitif : ces proportions, toutes estimatives qu’elles soient, sont considérables. Elles sont données par un spécialiste des arts premiers et de l’histoire de l’art, Jean-Jacques Breton, dont le livre Le Faux dans l’art constitue une bonne synthèse sur le sujet, actualisée et bien illustrée. De l’eau a coulé sous les ponts depuis le classique Faux et imitations dans l’art, de Guy Isnard (commissaire de police et créateur de la Brigade de répression des faux).

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Jean-Jacques Breton précise quantité de notions : où se situe la frontière entre faux et copies, entre faux et restauration, entre faux et imitation ? Qu’est-ce qu’un expert ? Un expert n’est tel qu’autoproclamé et reconnu par ses pairs. La subjectivité a plus de place dans une expertise que la science. L’expert a sa vanité ; voir attacher son nom à la découverte d’un tableau prestigieux peut atténuer singulièrement son sens critique au moment où il en juge. Or son rôle est déterminant. Il est au centre du système : « Le faux en art nécessite trois personnages : l’exécutant, le marchand-expert, et le client. » De bonne ou mauvaise foi, les tableaux se vendent, se revendent, doublent ou triplent leur prix de départ. Personne n’a vraiment intérêt à enrayer un système aussi profitable.

Les faussaires sont parfois des artistes manipulés. Ainsi de John Drewe et John Myatt. Le premier était le commanditaire du second, peintre qu’il avait pris sous sa coupe exclusive. Drewe avait eu une idée astucieuse en faisant un don de 20 000 livres à la Tate Gallery où, du coup, il avait ses entrées et pouvait compulser les archives et la documentation librement. Il y glissait de faux documents et, lorsqu’on voulait authentifier un tableau apparu sur le marché mais peint par son poulain… il y avait au cœur même de la Tate Gallery un papier prouvant d’une façon ou d’une autre sa réelle existence. Il suffisait d’y penser. Drewe et Myatt ont été arrêtés en 1996.

Autre trouvaille ingénieuse : pour étayer ses faux, le faussaire Wolfgang Beltracchi sortait « d’archives » de famille de fausses photos anciennes, jaunies, sur papier d’époque : mais si l’expert pensait que c’était la grand-mère devant de vrais tableaux qui y figurait, il se trompait : c’était l’épouse de Beltracchi, grimée, devant des faux ! Beltracchi a été arrêté en 2010 et jugé en 2011, il est sorti de prison il y a un an.

Beltracchi le hippie

Wolfang Beltracchi a raconté sa vie dans un « autoportrait » cosigné par son épouse Helene et qui vient d’être traduit de l’allemand. Tenant compte de l’avertissement de Jean-Jacques Breton concernant les témoignages des faussaires en général, on le lira avec prudence et discernement.

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Le faussaire de Ripley et les ombres (thriller de Patricia Highsmith), le peintre Bernard Tufts qui peint de faux Derwatt, est un artiste torturé, scrupuleux, malade de contrefaire. Wolfgang Beltracchi ne se présente pas ainsi : épanoui en vieux sage hippie, revenu des drogues, de l’alcool et de l’amour libre, tolérant, désintéressé, ne vivant que pour l’art… Reste que sa « petite entreprise » a peu connu la crise et qu’il a empoché des millions avec ses faux. Cet aspect financier n’encombre pas l’autobiographie.

Un faux Derain peint par Wolfgang Beltracchi, intitulé « Matisse peignant à Collioure ».

Le parcours de Beltracchi (Fischer de son vrai nom) est intéressant. Né en 1951, il grandit dans un milieu très modeste et dans une Allemagne d’après-guerre difficile et glauque. Passionné de peinture, il commence à acheter des croûtes en Belgique, en Hollande sous la houlette de son beau-frère belge, authentique contrebandier. De fil en aiguille se met en place leur système de revente, de trucage, puis carrément de fabrication de faux. Un intermédiaire (un certain Otto, puis Madame Beltracchi) se charge de contacter les experts, les acheteurs et de raconter la belle histoire qui accompagne nécessairement la toile.

Parler de fabrication de faux est réducteur. Beltracchi crée réellement des tableaux plausibles de peintres du XXe siècle (Max Ernst, Derain, Campendonk, etc. – c’est moins risqué pour les analyses de pigments, de toiles, même si un risque existe toujours). Il se renseigne sur la vie des peintres, sur les endroits où ils vivent, où ils séjournent et avec qui, sur leur état d’esprit à un moment donné en lisant correspondances, journaux. Ces informations lui fournissent un contexte factuel et artistique qui nourrit sa créativité et étaye « l’authenticité » de ce qu’il peindra si un expert veut se montrer tâtillon. Il peint de faux fauves, de faux expressionnistes… qui passent les contrôles avec brio. Beltracchi verra ses tableaux figurer dans les catalogues de référence que sont des « œuvres complets », dans des catalogues d’exposition, voire sur des affiches ! Certains critiques et historiens s’enthousiasmeront pour des toiles… lesquelles, dès lors que la supercherie aura été levée, seront qualifiées de croûtes. Les gens croient dur comme fer aux étiquettes.

Faussaires de génie ?
Le monde de l’art et les médias se sont empressés de qualifier Beltracchi de « faussaire de génie », étiquette usée (explique Jean-Jacques Breton) mais nécessaire à la fierté des experts : leur incomparable science ne peut avoir été mise en défaut que par des personnalités supérieures. Avouer qu’un banal faussaire les aurait trompés serait admettre que leur savoir est subjectif et fragile ; qu’il repose sur une reconnaissance mutuelle entre gens du monde de l’art, guère plus.

Qui sont les peintres faussaires ? Pourquoi leur art s’épanouit-il davantage dans le faux que dans le vrai ? D’où leur vient un talent mimétique mais aussi d’identification ? On ne peut répondre à la question, non plus qu’à une autre : que deviendraient nos musées si tous les faux en étaient enlevés ? Qu’un faux entre dans les collections est sans doute le cauchemar de tout conservateur. Mais que les faux inconnus qui y figurent soient révélés, en est certainement un plus grand encore.

Jean-Jacques Breton, Le faux dans l’art – Faussaires de génie, Hugo Image, 2014, 296 pages, 24,95 euros.

Helene et Wolfgang Beltracchi, Faussaires de génie – Autoportrait, L’Arche, 2015, 574 pages, 32 euros.

Illustration: un faux Derain peint par Wolfgang Beltracchi, intitulé « Matisse peignant à Collioure ».

Samuel Martin – Présent

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