Les mystérieuses momies de l’Allier

 

(Une momie du VIIIè siècle avant Jésus-Christ, débarrassée de ses bandelettes. Photo © Musée Anne de Beaujeu)

Par Mickaël Fonton

 

Archéologie. Après des mois de restauration, les momies égyptiennes du musée Anne-de-Beaujeu, à Moulins, sont exposées au public dans une scénographie où se mêlent science et histoire.

Il s’appelait Pierre Grand. Né à Moulins en 1841, il était ingénieur des Ponts et Chaussées de la ville de Vichy. À 27 ans, il fut engagé par Ismaïl Pacha lors d’une visite du khédive en France et partit pour l’Égypte. Il y resta trente ans, travaillant au développement du Caire et à la conservation des temples de l’Égypte ancienne. Il fut fait bey, puis pacha, puis commandeur du Médjidié par le sultan luimême. Rentré en France dans les dernières années du siècle, il resta silencieux sur sa carrière égyptienne, se contentant de léguer à différents musées sa collection d’antiquités.

Elle s’appelait Isis la Grande. Fille de Djedhor et de Tasherimin, elle vivait dans l’Égypte ptoléméenne, entre 400 et 300 ans avant Jésus-Christ. Parvenue au terme de son existence — sur laquelle nul ne sait rien —, elle fut, comme tant d’autres, momifiée, préparée pour sa vie dans l’au-delà, glissée dans son sarcophage en bois de figuier sycomore, puis oubliée dans les sables de Sakkara pendant plus de deux mille ans.

Sa momie a-t-elle été offerte — un présent diplomatique — à Pierre Grand ? L’a-t-il trouvée lui-même ? « Cette momie n’est pas le fruit d’un travail de fouille au sens scientifique du terme, explique Judith Henon, conservatrice du patrimoine et directrice du musée Anne-de-Beaujeu. Il y a donc un manque flagrant d’informations historiques la concernant… »

Toujours est-il que cette momie fut, avec d’autres, et avec quantités d’objets (céramiques, statuettes), versée par Pierre Grand dans les collections du musée de Moulins, où sa fragilité la cantonna longtemps aux réserves. Étudiées durant deux ans au Centre de recherche et de restauration des musées de France (C2RMF), à Versailles, ces pièces et les secrets que la science leur a permis d’exprimer font leur première véritable apparition au grand jour.

Contrairement à ce qui s’est longtemps pratiqué, les techniques actuelles permettent, sans intervention directe sur le corps, de recueillir quantité d’informations sur la vie — ou la mort — du sujet. Art égyptien par excellence, l’embaumement est ainsi à son sommet de maîtrise depuis des siècles quand il est pratiqué sur Isis la Grande. La fracture de l’ethmoïde, cet os qui prend part à la constitution des fosses nasales, certifie que, par la narine gauche, son cerveau a bien été extrait de la boîte crânienne ; les yeux ont été retirés de leurs orbites, comblées par des boules de tissu blanc ; une incision sur le flanc — gauche, toujours — a permis de sortir les viscères, versés dans un vase canope, dont le musée expose plusieurs exemplaires. Le coeur, en revanche, est souvent remis en place. Le corps a ensuite été bourré de sachets de natron — une roche évaporitique, desséchante, contenant du carbonate de sodium — pour une période allant de quarante à soixante dix jours.

Séché, lavé, le corps est glissé dans un linceul, enroulé dans des bandelettes de lin enduites de bitume (mummiya en persan, d’où le nom de “momie”), protégé — pour les familles aisées — par un cartonnage plâtreux de forme humaine parfois recouvert de dorure, glissé, enfin, dans un sarcophage de bois couvert de hiéroglyphes et de formules magiques (« non exemptes de fautes d’orthographe ou d’approximations », précise Jean-Michel Sablon, spécialiste de la langue égyptienne et fin connaisseur de ces momies).

D’autres indices ont été relevés : les pieds étaient détachés des chevilles, la tête séparée du corps, plusieurs dents manquaient (traduisant un âge « modéré à avancé »), le bassin était curieusement étroit pour une femme, quelques fractures post mortem laissent deviner des manipulations maladroites — peut-être celles des embaumeurs eux-mêmes. Des traces de cire d’abeille, de résine, de végétaux (sans doute des éléments de rembourrage) ont aussi été détectées.

Enfin, l’étude archéoentomologique a révélé la présence de nombreux insectes — cauchemar de l’embaumeur, qui craignait pour la résurrection du défunt : deux espèces de coléoptères, une mouche nécrophage ainsi que, plus surprenant, quantité de poux, adultes et lentes. Isis présentait donc « une parasitose sévère généralisée à l’ensemble de la tête », chose cruelle pour une cousine de Cléopâtre…

 

Lu sur Valeurs actuelles

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