Défense et illustration de la carte postale

Défense et illustration de la carte postale

Heureux estivants ! Il vous reste quelques jours pour écrire vos cartes postales… C’est l’occasion de faire le point sur leur élaboration. Nous avons proposé à Laurent Roquette, éditeur basé dans le Nord de la France, de nous faire partager ses connaissances et sa perception de l’avenir du métier.

A dire vrai, quoi de plus anodin qu’une carte postale ? Et cependant, n’est-ce pas un réel « petit bonheur » que d’en recevoir une au courrier, entre quelques factures, publicités ou relevés de compte aussi implacables qu’anonymes ?

Largement popularisée dans son usage dès son apparition vers la fin du XIXe siècle, la carte postale a vite représenté le support privilégié de la correspondance « non solennelle » – et pour cause : elle était destinée à circuler « à découvert ». Une très large documentation se trouvant disponible sur l’histoire de la carte postale (… et la carte postale dans l’Histoire !) (1), il convient ici d’en préciser l’actualité et de tenter d’en entrevoir le futur…

La technique

La réalisation de ces plaisants cartons répond à quelques impératifs… et à une norme : tenu d’un côté entre le pouce et l’index, l’objet doit rester rigide pour répondre aux exigences de La Poste. Autrement, poids et dimensions sont soumis à la réglementation générale du courrier. En pratique, le format retenu par l’éditeur dépendra de la dimension des cases du tourniquet (ou de la grille) chez le détaillant. Le standard correspond au quart de la feuille A4 (soit 15 x 10,5 cm), les variantes étant proposées au tiers de cette même feuille (21 x 15 cm), voire « au carré ».

Passons sur les différents grammages (généralement 300 gr/m2) et finitions (vernis, pelliculage mat ou brillant) voire estampage ou découpe – pour certaines cartes « vues en fantaisie » – et venons-en à l’image, élément déterminant pour le choix d’une carte postale.

Le visuel

Assez promptement, les procédés modernes de l’imprimerie sont venus donner aux cartes postales un éclat que n’avaient pas encore les journaux, si bien que l’image photographique reproduite en couleurs – et qui agrémenta de bonne heure nos correspondances – fut longtemps l’apanage du métier. Dans la séquence précédente, c’étaient, là aussi, les cartes postales qui permettaient de faire connaître les monuments, paysages et traditions du moindre petit village, à l’époque où les gazettes n’étaient pas encore équipées d’un atelier de photographie suffisamment développé.

De nos jours, toutes sortes d’images trouvent matière à édition, de la très belle (bien sûr !) photo à l’œuvre d’art en passant par la carte géographique accompagnée de vignettes, le texte d’une chanson ou l’astrologie gauloise : car tout – ou presque ! – se retrouve en cartes postales : la vue aérienne, le panorama nocturne, le char du carnaval, le petit monde du marais, la baraque à frites… et toute la palette graphique : l’inspiration est large, de sorte que le choix est presque infini.

La diffusion

Toujours astreinte à des choix délicats, la démarche éditoriale se complète d’une phase technique (l’impression) parfaitement maîtrisée ; elle mène ensuite logiquement à l’ultime étape avant l’achat par le chaland : c’est l’arrivée sur le présentoir. Fruit d’une relation de confiance entre le représentant et le détaillant, la sélection par ce dernier d’un assortiment, d’une gamme ou d’une collection complète suppose un arrangement mercantile dont les paramètres s’avèrent importants : nombre de visuels, quotité par pose, prix unitaire etc. La détermination s’opère presque image par image ; les juristes diraient sans doute qu’il ne s’agit plus ici de « choses de genre » mais bel et bien de « corps certains ». Pour la maison d’édition, les tirages doivent être placés, tandis qu’il importe pour le commerçant que les cartes postales soient toutes vendues au terme de la saison.

Une fois « merchandisées » (souffrez ce néologisme, c’est-à-dire disponibles sur le lieu de vente), les cartes postales sont prêtes à être achetées. Une précision s’impose d’emblée : 70 % d’entre elles sont acquises par vous, Mesdames, c’est donc principalement à vous que songent les éditeurs au cours du lent et laborieux mûrissement de leurs collections annuelles ou permanentes.

Le choix d’une pose s’affirme comme un instant personnel, presque intime : « ne pas déranger svp » car, toutes choses égales par ailleurs, il semble que l’on consacre beaucoup plus de temps à choisir ses cartes postales qu’à déterminer sa nouvelle voiture… voire même sélectionner son futur conjoint !

Le moment est venu d’écrire la carte – un exercice redoutable pour certains – mais, heureusement, la baronne Nadine de Rothschild formule de précieux conseils dans son manuel de savoir-vivre. Si vous ne l’avez pas sous la main, donnez libre cours à votre créativité (style, dessins, multiplicité de signataires…) en vous souvenant que vous écrivez « pour l’éternité » ou presque, tant il est vrai qu’une carte postale ne se détruit pas et restera dans les papiers du destinataire et de toute la famille – avant que de rejoindre la collection… mais c’est une autre histoire ! Une histoire passionnante au demeurant, dont l’intérêt se trouve mis en exergue tous les deux mois par l’excellent magazine CP MAG (2).

Un simple coup d’œil sur Wikipédia permet de constater le très grand nombre d’éditeurs de cartes postales exerçant autrefois sur le territoire de notre bel et vieux pays : dans cet inventaire, plus de 80 opérateurs rien qu’à la lettre « A » ! Force est de constater que la fabrication des cartes postales a fait l’objet, elle aussi, d’une très nette concentration.

Les nouveaux supports de communication

La généralisation des téléphones portables, combinée à l’aisance que procure le recours aux courriels, conduit à une dématérialisation des échanges de messages. L’avantage résulte certes dans la rapidité, voire l’immédiateté, du lien entre deux personnes. Mais que pèsent quelques kilo-octets, même instantanés, face au charme d’une belle carte postale choisie avec sensibilité, calligraphiée avec soin, affranchie avec goût, postée avec considération… et acheminée avec célérité ? Chacun connaît un ou plusieurs collectionneurs de cartes postales, mais qui a déjà rencontré un conservateur de courriels ou un stockeur de SMS ? Et, disons-le tout net, recevoir une carte postale est autrement plus plaisant que de se faire sonner au portable !

Le rôle de La Poste

De tous les représentants des services publics, le facteur reste à coup sûr le mieux connu et le plus apprécié. Georges Moustaki ne s’y trompe pas, qui a chanté l’éloge du jeune facteur prématurément disparu. Là aussi, il a fallu passer sous les fourches caudines de la modernisation : les P&T d’antan ont cédé la place à une structure commerciale sans doute plus soucieuse de valoriser un réseau de proximité hors pair (et pour cause !), désormais dévolu à l’activité bancaire, que de maintenir bien haut le petit cor, emblème de plusieurs services postaux à travers l’Europe… Le prix de l’affranchissement s’affiche prohibitif, au point que l’art épistolaire est en passe de devenir un véritable luxe. Cela est d’autant plus regrettable que la philatélie tout comme la marcophilie souffrent elles aussi des récentes innovations (vignettes autocollantes, oblitération analogue par chaque bureau) de La Poste S.A. à capitaux publics. Passe encore pour l’abandon du gommage dextrine, mais regrettons l’oubli des prestigieux graveurs d’antan, et les belles flammes qui complétaient « le cachet de la poste faisant foi » et authentifiaient la provenance tout en mettant en exergue un élément de caractère du lieu : sanctuaire, ville natale, tradition artisanale…

La réponse des éditeurs

Il en résulte dans l’ensemble une baisse de tirage, avec mécaniquement un prix de vente plus élevé au comptoir et, puisqu’il convient que l’acheteur en ait « pour son argent », il incombe aux éditeurs de « coller » toujours mieux à l’attente du public, des touristes et des collectionneurs. Adieu donc l’image ringarde, au revoir la pose « cucul-la praline », foin des cartes « mauvais goût » !

Nos paysages, notre architecture, notre gastronomie et nos traditions valent mieux que certaines illustrations d’un autre âge. Cap sur l’image de qualité, engageante, promotionnelle, reflet d’une France que nous voulons faire mieux connaître et apprécier. Comme le rappelait l’Union professionnelle de la carte postale (3) au seuil du nouveau siècle, « 300 millions de personnes à travers le monde reçoivent chaque année une image qui fait rêver de la France. »

L’âge d’or de la carte postale ? Dans son étude richement iconographiée parue en 1966 chez Balland/Terrain Vague, Ado Kyrou le situait entre 1900 et 1925. La loi du perpétuel recommencement nous permet d’entrevoir des jours meilleurs : à l’heure où le tourisme paraît constituer un réel gisement de richesses, songeons que chaque carte postale envoyée accroît notre trésor national !

Laurent Roquette
Editeur – Floriscope

(1) Alternatives économiques, N° 260, juillet-août 2007
(2) Cartes Postales Magazine, BP 20 028, 64 990 Mouguerre (CP MAG diffuse également l’incontournable Dictionnaire de la cartophilie francophone.)
(3) UPCP, 69 rue Ampère, 75 017 Paris.

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