Au nom du peuple

Au nom du peuple

Un champ couvert de morts sur qui tombait la nuit… En ce 55e anniversaire du référendum gaullien instituant en octobre 1962 l’élection du chef de l’Etat au suffrage universel, la Ve République n’est sans doute pas morte mais une certaine idée d’icelle a trépassé, en commençant par l’implacable bipartisme censé mettre fin au « funeste régime des partis » flétri par le général-président.

« Entre nous [les gaullistes] et les communistes, il n’y a rien », professait Malraux. Le socialiste Mitterrand s’était employé, sept ans avant l’écroulement du mur de Berlin, à réduire le PCF à un groupuscule pour lui substituer un PS attrape-tout et, en ce printemps 2017, la fausse droite et la gauche d’appareil ont elles-mêmes mené tambour battant leur autodestruction avant une très aléatoire recomposition. Les verra-t-on bientôt réclamer la proportionnelle tant décriée, dans l’espoir de limiter la casse ?

Paris mondialisée, Paris déculturée, Paris occupée…

Ce serait une consolation pour tous les militants du FN, ravis de voir leur candidate qualifiée pour le second tour mais déçus par les chiffres du premier alors que certaines enquêtes d’opinion l’avaient créditée de scores plus flatteurs, frôlant parfois les 30 % – mais, ainsi que je le soulignais dans ma chronique du 17 mars sur la tyrannie sondocratique, les instituts « peuvent avoir intérêt à gonfler tel candidat pour effrayer le peuple souverain ».

Pourtant, cette présidentielle aura eu le mérite de montrer la fracture grandissante entre le pays réel, qui souffre tant, et les métropoles mondialisées, métissées, dénationalisées, déculturées, colonisées et apparemment satisfaites de subir ce vivre ensemble qui n’est qu’une abdication.

Marine Le Pen est arrivée en tête dans 19 037 communes sur 35 367, soit 54 %, loin devant Emmanuel Macron, François Fillon et Jean-Luc Mélenchon, ce qui est de bon augure pour les législatives. Elle s’est imposée dans 47 départements et Macron dans 42 seulement, ainsi que dans huit des treize régions françaises (Hauts-de-France, Grand-Est, Normandie, Centre-Val-de-Loire, Bourgogne Franche-Comté, PACA, Occitanie et même la Corse) avec une avance parfois impressionnante : jusqu’à 31,03 % des voix dans les Hauts-de-France. En revanche, mises à part Marseille (23,66 % des voix) et surtout Nice où, avec 25,28 % elle a infligé un sérieux camouflet à Estrosi, les grandes villes lui ont fait grise mine : elle n’a réuni que 13,22 % des suffrages à Montpellier, 12,17 à Strasbourg, 9,37 à Toulouse, 8,86 à Lyon, 7,39 à Bordeaux et 7,12 à Nantes, la palme du rejet revenant à Paris où seuls 4,99 % des inscrits ont voté pour elle, avec une chute à 3,33 % dans le Marais où l’important vote gay, apparemment peu sensible à la présence des collègues Philippot et Chenu à ses côtés, l’a fusillée.

L’abîme, on le voit, est impressionnant entre les soi-disant élites citadines (« Dès que quelqu’un me parle d’élites, je sais que je me trouve en présence d’un crétin », a écrit Cioran) autocentrées sur leur hédonisme et la France périphérique. Cette « France des oubliés » qui voit avec désespoir son mode de vie, ses aspirations, ses traditions, sa fierté paysanne ou terrienne méprisés et piétinés et dont, après son père (« Le Pen – Le Peuple », slogan de la présidentielle de 1995), la présidente du Front national s’est fait l’avocat, s’exprimant « au nom du peuple » avec autant de conviction que de succès.

La lepénisation du vocabulaire

Autre consolation : la lepénisation des esprits si souvent dénoncée depuis Robert Badinter s’accompagne désormais d’une lepénisation de la terminologie politique. Quand Jean-Luc Mélenchon, ulcéré par le lancement réussi de la fusée Macron, fustige « les médiocrates et oligarques qui jubilent », n’est-ce pas un hommage involontaire à l’« extrême droite » honnie qui, avec une mention spéciale à Jean-Yves Le Gallou, a imposé dans le vocabulaire politique les termes de « médiocratie », d’« hyperclasse mondiale », de « caste dirigeante », de « pensée unique » ou d’« idéologie dominante » ? Autant d’expressions, en rupture avec la lénifiante novlangue, dépeignant des réalités que notre mouvance fut la première à dénoncer et qui prouvent notre rôle précurseur dans la dénonciation d’un système – non plus seulement de survie partisane, comme au temps de De Gaulle, mais d’oppression mondialistique – que presque tout le monde aujourd’hui se plaît à stigmatiser.

Messie du Marché et idole de la Grande Mosquée

Y compris son plus pur produit, l’ex-banquier rothschildien Emmanuel Macron qui a le front de se projeter déjà comme « le président des patriotes », lui dont l’arrivée en tête du premier tour, préludant selon les augures à son accession à l’Elysée, a été saluée comme « le scénario parfait dont le Marché rêvait désespérément », se félicitait lundi matin l’agence de bourse new-yorkaise Bloomberg News, incarnation de la finance anonyme et vagabonde dont l’optimisme est peut-être prématuré. Car au premier tour, Macron n’a devancé Marine Le Pen que de deux petits points ; pour s’imposer au second, il lui faudra donc plus que doubler son score du 23 avril et sa p’tite gueule d’amour faisant chavirer les douairières et les barbons-Bergé ne lui suffira pas pour réaliser son ambition. D’autant que la « tyrannie de la morale » qui décida de l’issue de la présidentielle de 2002 à l’issue de la « quinzaine de la haine » anti-Le Pen semble s’essouffler.

Reste que le Messie du Marché plébiscité par le plus improbable conglomérat – du nain (rouge) de jardin, Robert Hue, au tartuffe François Fillon, lequel, après avoir maudit le « cabinet noir » de Hollande, rallie celui qui, créature et protégé dudit Hollande, a bénéficié au premier chef de ses basses manœuvres – est aussi le nouveau prophète de la Mosquée de Paris qui, dès le 24 avril, a appelé les musulmans à « voter massivement » pour lui, ce qui risque de faire du monde, les naturalisés se comptant par millions.

Si fondés que soient certains reproches faits à Marine Le Pen, pas une voix de notre camp ne doit donc lui manquer le 7 mai. Ne serait-ce qu’au nom du peuple, ce peuple que les zélateurs (et les profiteurs) du village global s’acharnent à changer dans sa substance même, car il vote décidément trop mal.

 

 

 

Camille Galic – Présent

Articles liés