Entretien avec Edward Snowden  / J’attends toujours un signe de la Maison-Blanche… (2)

Entretien avec Edward Snowden / J’attends toujours un signe de la Maison-Blanche… (2)

Entretien réalisé par Hubert Seipel

Comment vous, Edward Snowden, jeune homme d’Elizabeth City en Caroline du Nord, en êtes-vous arrivé, à 30 ans, à occuper une place aussi stratégique ?

C’est une question à laquelle il est très difficile de répondre. Globalement, je dirais que c’est le danger de confier des missions de l’État au privé. Autrefois, j’ai travaillé pour la CIA (Central Intelligence Agency). Mais j’ai plus souvent travaillé dans le privé. Vous avez des entreprises privées qui se substituent à l’État pour exécuter des tâches telles que l’espionnage, la surveillance, la pénétration de systèmes étrangers. Toute entreprise privée capable d’effectuer de telles tâches reçoit une habilitation de l’État pour les exécuter, parfois même sans que ce dernier ne la supervise.

Si nous résumons, vous avez travaillé pour les Forces spéciales, la CIA et la NSA : pas vraiment la description d’un militant des droit de l’homme et encore moins d’un « lanceur d’alerte ». Que vous est-il arrivé ?

Quelle que soit l’implication d’un individu dans un État, sa fidélité à cet État et ses convictions sur les causes défendues par cet État (ce qui a été mon cas avec la guerre en Irak), il fait sa propre expérience. Il découvre par lui-même la différence entre un État intègre et un État voyou. Pour moi, il est clair qu’une ligne a été franchie.

Vous avez travaillé pour la NSA par le biais d’un entrepreneur privé, Booz Allen Hamilton, l’un des grands du secteur. Quel est l’intérêt, pour le gouvernement américain ou la CIA, de travailler avec le privé et sous-traiter une mission essentielle de l’État ?

La sous-traitance de la sécurité nationale aux États-Unis est un sujet complexe. D’un coté, il faut limiter le nombre d’employés directs du gouvernement et de l’autre s’assurer du maintien des lobbies d’entreprises telles que Booz Allen Hamilton auprès du Congrès. Le problème, c’est que vous vous trouvez dans une situation où les politiques du gouvernement sont influencées par les entreprises privées dont les intérêts n’ont absolument rien à voir avec l’intérêt général. Il en résulte, chez Booz Allen Hamilton par exemple, que de simples particuliers ont accès aux données du gouvernement et sont capables de faire sortir des millions et des millions de documents à n’importe quel moment. Il n’y a aucune responsabilité, aucune surveillance, aucune vérification. Le gouvernement ne sait même pas qui ils sont.

Finalement, vous vous retrouvez en Russie. Beaucoup de services de renseignement vous suspectent d’avoir négocié votre asile politique en Russie contre des renseignements secrets.

Le chef de l’équipe spéciale chargée de mon dossier a récemment dit en décembre que, dans son enquête, il n’avait découvert aucune preuve, aucune indication démontrant que j’avais été aidé à l’extérieur. J’ai travaillé seul. Je n’ai pas eu besoin d’aide. Je n’ai aucun lien avec les gouvernements étrangers et je suis encore moins un espion pour la Russie ou la Chine ou pour tout autre pays. Si je suis un traître, qui ai-je trahi ? J’ai donné toutes les informations au peuple américain, aux journalistes américains qui enquêtent sur ces questions. S’ils voient cela comme une trahison, je pense vraiment que les gens on besoin de se demander qui sont ceux qui travaillent réellement pour eux. Le peuple est censé être leur patron et non leur ennemi.

L’espionnage de la NSA a pour conséquence que des pays tels que l’Allemagne entendent créer des réseaux Internet nationaux pour forcer les sociétés du Net à conserver leurs données dans leurs propres pays…

Ce ne va pas arrêter la NSA qui va là où sont les données. Si la NSA peut pirater des messages sur les réseaux de télécommunications chinois, elle peut probablement réussir à récupérer des messages d’un Facebook localisé en Allemagne. Finalement, la solution n’est pas de confiner le tout dans un espace clos, même si, ce faisant, cela relèverait le niveau de complexité et de sophistication de la collecte d’informations. Il est plus simple de sécuriser les informations internationalement contre tout le monde, plutôt que de s’amuser à « allons déplacer des données ». Le déplacement des données n’est pas une solution au problème. C’est leur sécurisation qui en est un.

Le New York Times vous a récemment consaré un très long article titré : « La révélation d’Edward Snowden ». Je cite : « Le public a appris en détail comment l’agence a élargi son mandat et a abusé de son pouvoir. » Et le New York Times termine par : « Le président Obama devrait demander à ses attachés de mettre fin à la diffamation envers monsieur Snowden et l’inviter à retourner au pays. » Avez-vous reçu un appel de la Maison-Blanche ?

Je n’ai jamais reçu aucun appel de la Maison-Blanche et je n’attends pas près du téléphone. Mais j’apprécierais le moment où l’on pourrait discuter de ce sujet et que l’on pourrait s’accorder sur un compromis. Il y a des moment ou l’on distingue ce qui est légal de ce qui est légitime.

Le président Obama semble actuellement ne pas en être convaincu puisqu’il vous accuse de trois crimes. Il a déclaré : « Si vous croyez que ce que vous avez fait est juste, vous devriez revenir en Amérique et comparaître devant un tribunal avec un avocat pour plaider votre cas. » Est-ce une solution ?

C’est intéressant, car il parle de trois crimes. Ce qu’il ne dit pas, c’est que les crimes dont il m’accuse ne m’autorisent pas à me défendre en public pour convaincre un jury que tout ce que j’ai fait, je l’ai fait pour le public. L’accusation d’espionnage (qui tombe sous le coup d’une loi de 1917) ne tient pas. Cette loi a été votée contre les personnes qui vendent des documents secrets à des pays étrangers qui font sauter les ponts ou détruisent les moyens de communication, pas pour poursuivre les sources journalistiques, les personnes qui procurent aux journaux des informations pour le bien commun…

Lire la partie 1

 

Les documents d’Edward Snowden sont désormais accessibles !

Source – Traduction : Manuel Dorne & Alain Bacquey

 

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