31 juillet 2013… Jean Madiran s’en allait…

31 juillet 2013… Jean Madiran s’en allait…

Il y a un journal à faire

J’ai entendu Madiran prononcer cette phrase mille fois. « Il y a un journal à faire ». Elle était devenue rituelle, elle nous amusait et nous en étions assez fiers. Cela signifiait plusieurs choses.

Nous étions en train de discuter de choses et d’autres, de tout (comme toujours avec Madiran), dès 6 heures du matin la conversation allait bon train et nous nous apercevions tout à coup que l’heure tournait. La première signification, imagée voulait dire : « Eh oh, on a du boulot, du pain sur la planche ».

Unknown-8Car il y avait un journal “à faire” également, au sens littéral. A fabriquer. Il fallait se relever les manches pour relever les dépêches (tombées dans la nuit), faire un tour de l’actu, trier les contributions des différents collaborateurs arrivées sur les boîtes courriel, chercher un sujet pour les rédacteurs du jour, mettre en musique tout cela, dessiner les maquettes et lancer la réunion de rédaction à 7 h 15. C’est quelque chose de très concret et de palpable. Le boulanger fait son pain et nous notre journal. A peu près à la même heure, qui plus est.

Le troisième sens enfin signifiait plus largement : il y a un journal à faire vivre, à faire tenir, à défendre.

Cette phrase est restée notre priorité quotidienne, je crois que Jean Madiran en aurait été content. Dans la tempête, dans la crise, dans le tangage et les moments désespérés, au bord du bord du dépôt de bilan, nous avons fait en sorte d’assurer une chose : que le journal sorte. Et le journal est sorti. Tous les jours. Chacun était à son poste et souvent remplaçait ceux qui n’y étaient plus. Avec une rédaction réduite, des difficultés de chaque seconde, des obstacles permanents dans les guiboles,Présent est sorti. Pas toujours parfait. Pas toujours exactement comme vous voudriez qu’il soit. Mais vivant. Et même vivant comme jamais.

Présent vit, Présent survit à Jean Madiran, ce qui était son souhait le plus cher, Présent qui devait fermer en juin 2013, après 30 ans d’existence, continue. Avec vous. Ne l’oubliez pas. Vous aussi, dans le troisième sens de cette formule magique, vous avez « un journal à faire ».?

Carolline Parmentier

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Une intelligence combative et heureuse

Remercions le Salon beige qui, le 14 juillet, citait l’article de Jean Madiran publié en 89, sur la célébration du bicentenaire de la Révolution. Toute sa personnalité nous était rendue et particulièrement, ce jour-là, son humour insolent : « Le 14-Juillet est la fête de la République, a ajouté le président Mitterrand. C’est vrai mais tant pis pour elle, si elle se reconnaît dans l’imposture de la Bastille, la sauvagerie des têtes au bout des piques, le déshonneur d’avoir promis la vie sauve pour obtenir traîtreusement la reddition de ceux qu ‘on allait massacrer… Rocard, à l’unisson, assure que la Révolution de 1789 a fait le renom de la France. Toutes les voix officielles, politiques ou médiatiques, récitent la même légende. Patrick Poivre d’Arvor : “La France a tiré un immense prestige des idées révolutionnaires.” La vérité, c’est tout le contraire. C’est exactement l’inverse.

?L ‘immense prestige de la France est celui qu ‘elle avait jusqu’en1789, avant la Révolution. Elle était à tous égards la première nation du monde : la plus riche, la plus nombreuse, la plus puissante, la plus heureuse, la plus influente aussi par les arts et les lettres.Tout l’univers civilisé parlait français : il aurait continué à le faire si “les idées révolutionnaires” avaient réellement apporté à la France un surcroît de prestige. On voit le contraire : en France même, l’Institut Pasteur, les médecins et les savants, les aviateurs et les sportifs parlent anglais désormais…

Ce n ‘est pas la Révolution qui a fait le prestige mondial de la France, c ‘est le prestige mondial de la France qui a répandu les “idées révolutionnaires” dans le monde entier. La France n ‘y a rien gagné… A travers des hauts et des bas, elle n’a cessé de descendre… L’Europe n’y a rien gagné non plus. Les idées révolutionnaires n’ont cessé de l’abaisser et de la détruire. » Et Jean Madiran  de citer la Terreur, la Révolution léniniste et l’Europe socialo-communiste.

En un article, toutes les propagandes sont anéanties radicalement, joyeusement. Toute la bêtise et l’absurdité de certains discours politiques contemporains apparaissent. L’intelligence de Jean était savante, combative et heureuse. Il maniait la langue comme un escrimeur l’épée. Il touchait à chaque fois.

Sans lui je n’aurais sans doute jamais compris ce que disait Charles Maurras, cité dans chaque numéro de L’Action française : « La volonté de conserver notre patrie française une fois posée comme postulat, tout s ‘enchaîne, tout se déduit d’un mouvement inéluctable. La fantaisie, le choix lui-même n’y ont plus de part : si vous avez résolu d’être patriote, vous serez obligatoirement royaliste… La raison le veut. »

Un seul quotidien a permis le rappel de cette vérité très dérangeante, Présent. Laisser disparaître cet héritage de Jean Madiran ferait de nous de bien mauvais héritiers…

J’attends avec impatience une anthologie de ses meilleurs articles, de ceux qui éclaireraient le mieux notre “bel aujourd’hui”. Et vais, de ce pas, harceler sa maison d’éditions,Via Romana.

Anne Brassié

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Madiran et “l’écran magique”

La lumière revient déjà et le film est terminé. Dans la salle du “Cinéma Paradiso” de Saint-Cloud ou d’ailleurs, un couple, Jean et Michèle Madiran, détend ses bras et regagne ses pénates…

Le lendemain, à 6 h 30, rue d’Amboise, dans les locaux de Présent, Jean Madiran est déjà à pied d’œuvre. Caroline Parmentier et moi-même, pas toujours les yeux en face des trous, comme on dit, venons le saluer. Et là, peu avant la réunion de rédaction, c’est alors la minute cinéphile.

Le regard espiègle, les yeux bleus cultivant la note bleue, Madiran nous interpelle : « Alors, quoi de neuf au cinéma cette semaine ? » Ou bien : « Avez-vous vu le dernier Bacri-Jaoui ? » dont il aimait particulièrement les dialogues. Ou encore : « Et ce film, qu’est-ce que ça vaut ? »

Bon public, aimant le cinéma, il avait été emballé par Le Hussard sur le toit de Rappeneau ou encore par le Jeanne d’Arc de Rivette, Le colonel Chabert d’Yves Angelo. Devant La fille de d’Artagnan de Tavernier, il avait craqué, notamment pour la plastique de Sophie Marceau – tout comme pour celle de Julia Roberts – et « sa poitrine de jeune fille », qui ne l’avait pas laissé indifférent.

Il avait été ému et avait même « écrasé » une larme Sur la route de Madison de Clint Eastwood tout comme pour les adaptations de Pagnol dont il connaissait les textes par cœur et qui lui rappelaient son enfance.

Jean Madiran aimait tous les genres de cinéma, à commencer par les polars comme 36 Quai des Orfèvres et, bien sûr, la série des James Bond dont il ne ratait aucune sortie, appréciant au détour les “James Bond Girls” et connaissant sur le bout des doigts tous les gadgets, cocktails et marques de champagne préférés de l’agent 007.

D’accord ou pas d’accord sur tel ou tel film, chacun donnait son avis, campant sur ses positions ou revoyant son appréciation. Un moment de partage d’amoureux du cinéma. Le rideau est tombé mais, chaque matin ou presque, avec Caroline Parmentier, nous continuons de partager cette minute de cinéphile non sans une pensée pour Jean Madiran le « cineman ».?

Pierre Malpouge

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In memoriam Jean Madiran † 31 juillet 2013

Quand, en 1987, j’ai dit à Madiran mon projet d’un livre sur lui, sa première réaction fut la méfiance. Puis m’arriva une longue lettre où il exigeait de moi l’engagement explicite et catégorique de ne jamais citer son nom : « Jean Arfel, c’est le nom de ma vie privée », gardée jalousement secrète. Je me rappelai « l’hyperesthésie des éléphants rouges », que lui reprochait, dans sa jeunesse, Charles Maurras. Par ailleurs, il me laissait une « liberté entière de jugement, appréciations, critiques, manière de conduire le livre. »

Puis vint la confiance et l’hyperbole : « Votre travail me laisse pantois devant tant d’attention, de patience, de soins consacrés à mes balbutiements ». Enfin la suggestion de l’épilogue, sur lequel je séchais : « Vous pouvez écrire un beau morceau de bravoure sur Galla Placidia (dont je suis amoureux, pour son portrait et son action), sur Aetius, les Champs Catalauniques et saint Léon le Grand : analogies pour aujourd’hui […] Aujourd’hui, ni grands, ni saints, nous menons le même combat contre les Barbares et contre la mentalité démissionnaire et servile favorable aux Barbares.

Mais voilà, aimez-vous Ravenne ? »

De l’indifférence au combat

Et d’une certaine manière c’est de Ravenne que nous parlions, à Paris et au Barroux, où, malgré ses retraites, son père spirituel, ami et ancien élève, Dom Gérard, lui permettait de me rencontrer.

Ce combat, il l’a mené plus de soixante ans, ne dédaignant pas « les lauriers coruscants du polémiste ». Il endossait volontiers l’habit de chevalier : « dans un siècle où la barbarie est politique, les chevaliers auront à sauver du mensonge la politique, dans un esprit de refus mais non de retrait ». (Une autre chevalerie naîtra)

Madiran est là. Lorsqu’il fonde Itinéraires en 1956, il ne manque pas le rendez-vous involontaire avec la révolte hongroise, et commente l’événement à chaud. Historien du présent, il condamne : « De la crucifixion du peuple hongrois, l’Occident n’est pas innocent ».

Voulant « entrer en politique comme on entre en religion », il écrit pourtant, après le naufrage de l’Algérie, des « réflexions impolitiques », parce que « la vie nationale est une réalité non politique », et « qu’il existe une vie nationale française en Algérie ». L’avoir ignorée fut la faute de celui qu’il appelait, à vingt-huit ans, « le Chevalier de la triste figure ».

Il y eut pourtant, chez Madiran, une tentation d’indifférence. On la sent dans cet étrange petit livre écrit à trente-et-un ans, qui emprunte son titre à Prévert, Rappelle-toi Barbara. Il y cite en exergue des vers de Hugo qui, dans les turbulences politiques, s’ouvre à la tendre indifférence du monde : « L’été rit, et l’on voit sur le bord de la mer / Fleurir le chardon bleu des sables ».

Madiran n’a pas encore beaucoup parlé, ni écrit. Et pourtant il fait déjà une confidence : « A quoi bon parler encore ? Ce secret de la vanité presque constante, lorsqu’on le découvre […] on a envie de l’emporter avec soi, comme Rimbaud ». Il préfère les errances parisiennes et « la place Fürstenberg […] et son allure d’autrefois, un rêve de fête nocturne, feuillages éclairés de reflets autour du château du Grand Meaulnes ».

Son Brasillach, qu’il publie en 1958, presque à l’âge où le poète est, à trente-cinq ans, fusillé sur ordre du pouvoir gaulliste, est moins une défense du rédacteur de Je suis partout que de l’auteur de Bérénice « Dans le regard de Brasillach sur sa jeunesse, nous avons trop reconnu quelque chose du nôtre, pour ne pas sentir au plus profond de nous-même qu’il n’était pas un militant politique ».

Et pourtant c’est bien au combat politique et religieux qu’il va consacrer sa vie : « le souci collectif, la préoccupation politique n’est pas chez nous un goût spontané, ni même peut-être une occasion. Simplement, terriblement une nécessité, quand les autres voix se taisent ». (Rappelle-toi Barbara)

Unknown-9La piété naturelle

Cette fonction vicariante, il l’exerce pleinement au nom de la piété naturelle, qui est sûrement le fil d’Ariane, le lieu géométrique de son œuvre. Il me disait : « S’il me fallait privilégier une vertu […] en raison de l’époque, ce serait sans doute celle de piété naturelle, parce que l’impiété filiale est immédiatement ce que je réprouve le plus dans le monde moderne et dans l’Église moderne ».

C’est tout l’objet, la finalité, le sens de ses testaments politique et religieux : une civilisation blessée au cœur et la révolution copernicienne dans l’Église. C’est aussi le sens de son Pius Maurras, en écho au Pius Æneas de Virgile : « Car la piété filiale n’était pas inconnue dans l’Antiquité. Alors qu’aujourd’hui se fabrique une impiété sans remords ». C’est Maurras qui lui enseigne la piété : « L’homme naît débiteur, tel est l’alpha et l’oméga de votre doctrine modeste ». Et, dans un tiré à part d’Itinéraires, La civilisation dans la perspective de la piété, il parachevait et dépassait Maurras : « La plus grande dette de l’homme : avoir reçu le Décalogue et la foi chrétienne ».

André Charlier considérait Péguy et Maurras « sans point de rencontre possible », sinon « dans l’âme de ceux qui leur ont été fidèles ». Madiran fut ce point de rencontre. Il devait à peu près tout à Maurras de la vie de l’esprit, et aux Charlier, qui lui avaient appris Péguy, il devait « l’univers des âmes, appelées à la sainteté ».

Il se battait sans illusions : « Nous n’aurons pas empêché notre temps de se dégrader encore et davantage. Mais nous n’aurons pas cessé de porter devant Dieu et devant les hommes, témoignage contre lui ». (n° 122 d’Itinéraires)

Mais non sans espérance. Son analyse du communisme est décapante et non désespérée. A la différence des universitaires François Furet et Alain Besançon, il ne cherchait pas les origines intellectuelles du communisme, ni à dissiper les illusions de l’Occident : le communisme n’est pas un fourvoiement, une illusion, mais une imposture, une volonté pervertie. Dès le premier numéro d’Itinéraires, il écrivait : « L’anticommunisme, c’est la réfutation permanente du mensonge communiste et la contre-propagande pour libérer les esprits de son imposture ».

D’où « l’intrinsèque perversité du communisme », expression de Pie XI dans son encyclique Divini Redemptoris, magnifiquement traduite par Madiran : est pervers non celui qui se trompe, mais celui qui trompe.

Mais fidèle au vieux maître – « en politique le désespoir est une sottise absolue » – Madiran ne désespérait pas de l’homme : en 1975, dans La vieillesse du monde, il écrivait du communisme : « Ne sous-estimons pas la nature humaine : il est certain que ce régime ne peut plus tenir. Ce qui chemine dans les profondeurs est susceptible de tout faire voler en éclats ». En quoi il rejoignait Soljenitsyne : « avec des fissures s’effondrent les cavernes ».

Cette capacité d’espérance, il l’appliquait au domaine religieux. L’avènement de Benoît XVI fut pour lui « le point de départ décisif d’une renaissance de la théologie catholique » et une « inversion de la révolution copernicienne » dans l’Eglise. Le sept juillet 2007, tandis que les voûtes de Sainte-Madeleine du Barroux vibraient d’un Te Deum de gratitude, Madiran saluait la décision de désentraver la messe traditionnelle et le bon sens de démystifier Vatican II.

Présent et la bataille de France

« La réfutation permanente du mensonge » exigeait un quotidien. Fondé en 1982 par Jean Madiran avec François Brigneau, Pierre Durand, Bernard Antony, Hugues Kéraly, il prenait, dans l’intention de ses cofondateurs, la relève de L’Action française : « Le premier quotidien traditionaliste et contre-révolutionnaire depuis 37 ans ? Impossible…mais vrai ».

La tâche était rude. Madiran voulait Présent formellement catholique, matériellement politique. Il se heurtait aux catholiques réticents : « quels anges immatériels croyez-vous être si vous méprisez la politique ? C’est elle qui décide de la liberté et de la tyrannie, du sang versé, de la vie et de la mort des peuples, et même souvent, du sort des âmes ».

Il s’agissait de faire en sorte que les Français recommencent à s’aimer : s’aimer eux-mêmes, aimer la France, en être ensemble les héritiers. « Dans cette bataille de France, chacun entre tel qu’il est […]. Nous ne leur demandons, dans cette bataille politique, ni passeport idéologique, ni billet de confession ». C’est dans cet esprit qu’il revendique jalousement l’indépendance de Présent, et son engagement total. Il veut son quotidien « l’organe d’aucune institution, le journal de toutes ; de toutes celles qui, politiquement, se reconnaissent dans la devise politique “Dieu, famille, patrie” ».

Le combat de Madiran trouve son incarnation naturelle dans « l’adhésion entière et le soutien militant apportés à la candidature de Jean-Marie Le Pen à la présidence de la République ». L’expression ne doit pas abuser. Madiran n’est inconditionnel de personne. Mais le caractère entier du soutien a une signification stratégique : « Le droit de remontrance ? Nous l’exercerons plutôt deux fois qu’une […] dès que vous serez à l’Elysée ».

Ce qui n’empêche pas Madiran de prendre ironiquement ses distances. Le 19 juin, rappelant la désastreuse scission Le Pen – Mégret : « Bruno Mégret se heurta au verdict du César légitime qui gouverne le front : “Je tue Brutus, avant qu’il ne me tue”. Politiquement, Bruno fut tué. On souhaite à Marine de ne pas s’entendre dire un jour “Tu quoque, filia mea” …»

Alcuin et Charlemagne

Je crois que c’est le problème de l’adhésion, ou non, aux idées de Marine Le Pen, qui le pousse à choisir, en 2011, un autre ton pour son dernier livre, Dialogues du Pavillon bleu. Lui qui préfère scruter les textes et ferrailler avec les personnes réelles, imagine, à la manière platonicienne, un dialogue entre des personnages aux noms savoureux, Camarsac, Hubert Bassien-Quernard ; l’abbé Sfumatura, etc., âgés de 23 à 74 ans. Dans ce « Dialogue interlaïc », par « contre-distinction d’avec les débordements et inondations du dialogue interreligieux », Madiran dit les divergences religieuses, politiques, générationnelles que d’une certaine façon il portait en lui ; et de manière non polémique, mais polyphonique, laissant ouvertes, au gré du lecteur, les divergences exprimées. Marine ? « Une chance, inattendue, une espérance qui revient », dit Hubert, 23 ans. Antoine, 31 ans, se demande comment adhérer « sans renoncer (ou en renonçant) aux traditions du courant contre-révolutionnaire ». « À quoi sert une doctrine que l’on ne peut appliquer ?» demande Hubert. « Elle sert à ne pas être dupes », rétorque Antoine : « elle ne peut rien par elle-même, c’est notre théorème d’Alcuin. À Alcuin il faut un Charlemagne ». Même s’il a pu le croire quelques années, Alcuin-Madiran n’a pas trouvé son Charlemagne.

Il faut lire ce petit livre, qui donne la clé de sa pensée en ses dernières années. On ne s’étonnera pas qu’il fasse d’une femme, Solange d’Artigues, l’initiatrice de ces dialogues « transgénérationnels », son porte-parole, comme Socrate le fit de Diotime.

Avec Présent, Madiran se heurtait, comme le disait Maurras, au « cercle resserré des possibilités réelles ». Ce journal, me disait-il en juillet 1988, reprenait la leçon de Maurras : « il n’y a aucune possibilité de restauration de la chose publique sans doctrine ». Mais il ajoutait : « Il ne s’agit pas de modifier les principes, mais de “faire”, de façonner selon les possibilités ; le projet se modifie au fur et à mesure qu’on le réalise, avec les personnalités de ceux avec lesquels on le réalise ».

Les grandes pointures, Madiran, Brigneau, Wagner, pouvaient rivaliser avec le trio Maurras, Daudet, Bainville, mais Brigneau part en 1986. Le premier trio était complémentaire – politique, littérature, histoire – et Maurras sous-traitait généreusement les analyses littéraires à Daudet, qui vantait Baudelaire, Proust, Céline, que Maurras n’appréciait guère. Le trio de Présent, lui, travaillait sur la même matière ; d’où les conflits potentiels.

Une liberté, une diversité, une fraternité en acte

Et puis, comme le disait joliment Georges-Paul Wagner, le journalisme quotidien exige de « commenter les événements de la veille et d’assurer la veille sur les événements ».

Je ne suis pas sûre que Madiran avait la vocation du journalisme quotidien. Son rythme, me semblait-il, n’était pas celui du sprinter mais du marathonien. Il avait besoin de recul. En témoigne son approche de l’islam. Il en parle moins que du communisme. Et il l’adosse, en quelque sorte, à la pensée d’autrui : à celle de Jules Monnerot, qui évoquait le caractère « de religion séculière » commun à l’islam et au communisme, ce qui fait de l’islam « le communisme du XXe siècle ». A celle de Maurras, qui avait surnommé le communisme « l’islam des terres sans soleil ». Dans La vieillesse du monde, il évoque les convertis du communisme au christianisme : « Ils ont été laissés de côté par les organisations sociales apostoliques ». On songe immanquablement aux convertis de l’islam au christianisme.

Quant à la politique étrangère, la lectrice lointaine que j’étais fut étonnée par les prises de position sur la guerre du Kosovo, dont le journal ne sortit pas indemne. Et plus encore, par l’approbation, en mars 2003, de la guerre américaine en Irak, qui me fut l’occasion d’une correspondance avec Georges-Paul Wagner. Sur les séismes frontistes de 1998, il partageait avec Madiran l’improbable espoir d’une réconciliation. Sur l’Irak, il craignait comme moi ce qu’il appelait « une inféodation à la politique de Bush », et m’écrivait « se sentir isolé et incertain de ce qu’il allait faire ».

Et c’est pourquoi, dans les turbulences contemporaines, sur les sujets qui n’imposent pas une ligne éditoriale unique, il est bon de faire entendre des voix différentes, voire divergentes. Nous devons à Madiran une fidélité intelligente, soucieuse de faire fructifier, chacun à sa manière, son héritage. Nous correspondrons ainsi à l’esprit qui, selon lui, animait Itinéraires : « Nous sommes une liberté, une diversité, une fraternité en acte. »

Danièle Masson

Lu dans Présent

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