L’Incolore Tsukuru Tazaki et ses années de pèlerinage de Haruki Murakami

La rentrée littéraire 2014 ne saurait être résumée au best-seller surprise de Valérie Trierweiller ou à une somme de déceptions. Il y a au moins un livre d’un écrivain reconnu qui était très attendu et qui, à en juger les premiers retours, n’a pas déçu ses lecteurs. L’Incolore Tsukuru Tazaki et ses années de pèlerinage est le nouveau roman de l’écrivain japonais Haruki Murakami, l’auteur à succès ayant auparavant signé la trilogie 1Q84, vendue à des millions d’exemplaires à travers le monde. Sorti en 2013 au Japon, le livre s’est arraché sur l’archipel. Les premiers jours de vente en France ne semblent pas démentir cet engouement pour un auteur qui met lecteurs et critiques d’accord.

Tsukuru Tazaki est un homme solitaire de 36 ans, ingénieur de gare. Lors d’un dîner avec une femme qui lui plaît, il se confie sur le plus grand traumatisme de sa vie. Lorsqu’il était adolescent, Tsukuru a vécu une expérience d’amitié exacerbée avec quatre autres personnes, qui avaient toutes pour particularité d’avoir une couleur dans leur prénom. Il y avait deux garçons, Bleu et Rouge, et deux filles, Blanche et Noire. Tsukuru était le seul « incolore ».

Est-ce pour cette raison qu’un beau jour, ses amis lui font savoir qu’ils souhaitent rompre tout contact avec lui ? Tsukuru l’ignore. Trop choqué pour demander la moindre explication, il passe les mois qui suivent à errer « aux frontières de la mort », dans un état de profonde dépression. Le temps fait son œuvre et si Tsukuru mène une vie terne et monotone par la suite, il finit par se remettre du choc qui l’a ébranlé dans sa jeunesse. Du moins le croit-il, car la femme avec laquelle il discute aujourd’hui et avec laquelle il aimerait bien entamer une relation sérieuse, pense tout au contraire que Tsukuru est toujours hanté par ses fantômes et que ceux-ci l’empêchent d’avancer. S’il veut vraiment se mettre en couple avec elle, la femme pose une condition : il doit retrouver ses anciens amis et leur demander une explication sur sa soudaine et brutale éviction du groupe qu’ils formaient des années plus tôt.

L’histoire est aussi prenante qu’une enquête policière, dont le héros serait tout à la fois la victime et l’enquêteur. La narration alterne entre les différentes époques de la vie de Tsukuru Tazaki, découlant toutes du violent choc émotionnel qu’il a subi, comme autant de cercles concentriques à la surface d’une mare dans laquelle on a jeté un pavé. Chacune de ces époques livre des réponses et en susurre d’autres, comme si l’ensemble du mystère ne pouvait s’appréhender dans la seule réalité. Au milieu de descriptions très réalistes du quotidien, quelques percées oniriques viennent ainsi esquisser une autre histoire, plus sombre encore que celle qui nous est racontée. C’est là toute la prouesse de l’auteur que de rendre les espaces entre les lignes aussi importants que les lignes elles-mêmes, tout comme, en musique, les silences et les notes se mettent en valeur mutuellement. Ceci n’est sûrement pas anodin pour une histoire qui rend explicitement hommage aux Années de pèlerinage du compositeur Franz Liszt. Une même poésie, une même mélancolie, baignent ainsi le roman et les pièces de piano.

L’Incolore Tsukuru Tazaki et ses années de pèlerinage, Haruki Murakami, Ed. Belfond, septembre 2014, 384 p., 23 euros.

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