Accord NTM

Tribune libre de Philippe Simonnot*

Le dernier accord « historique » de Bruxelles a été salué comme s’il avait fait un « pas de géant » pour sauver l’euro. On a beau avoir vécu, ces derniers mois, dix-huit fois le même scénario de « sommet européen de la dernière chance », on reste stupéfait de la crédulité des braves gens qui ne demandent qu’à croire au Père Noël.

Cette naïveté se double en France comme dans les autres pays latins, d’une « joie mauvaise ». Se dit en allemand Schadenfreude, qui signifie une joie provoquée par le malheur d’autrui. En l’occurrence il s’agirait de la déconfiture d’Angela Merkel, à qui on aurait « fait la nique », pour reprendre un titre de l’hebdomadaire Marianne, toujours bien inspiré. Le héros de ce haut fait serait Mario Monti, le Président du Conseil italien qui aurait fait plier la Chancelière allemande avec la complicité de François Hollande. Le NTM n’est pas très loin, où Merkel remplacerait la mère qu’il s’agit de foutre (on essaie de se mettre au niveau du langage journalistique). Ne manque plus qu’un groupe de rap pour en faire une chanson. Avec Monti au bandonéon. Ces enfantillages en disent long sur le degré de compréhension de la chose par nos observateurs patentés. En fait, Angela Merkel n’a rien cédé sur la mutualisation des dettes en repoussant le projet hollandissime des eurobonds aux calendes grecques.

Voyons tout de même cet accord NTM dans le détail.

Les fonds de secours européens, le Fonds européen de stabilité financière, puis le Mécanisme européen de stabilité qui doit le remplacer, sont maintenant autorisés à recapitaliser les banques directement sans obliger les États à s’endetter pour le faire. Mais l’argent de ces fonds ne vient pas de nulle part. Il vient des États. C’est donc au final la même barque qui est chargée de faux droits et de crédits pourris. Le trompe-l’œil est visible à l’œil nu.

Ces mêmes fonds de secours pourront aussi acheter de la dette souveraine sur les marchés afin de faire baisser les taux d’intérêt des États membres en difficulté. Ce faisant, ils se plomberont eux-mêmes. Et s’ils abusent, ils auront à leur tour des difficultés à emprunter sur les marchés.

L’objectif officiel de ce rafistolage est de mettre fin au concubinage incestueux entre les États et les banques, les États venant au secours des banques dont les bilans sont encombrés d’obligations d’État. Mais à ce concubinage, on substitue une sorte de ménage à trois fort acrobatique.

Curieux : plus personne ne nous parle des ratio Cooke mis au point la par la Banque des Règlements Internationaux, surnommée la Banque centrale des Banques centrales, sise à Bâle, dont on disait tant de merveilles. Il se trouve que ces fameux ratio poussaient les banques à se gaver de titres d’Etat comme cela est démontré dans La monnaie, Histoire d’une imposture (Perrin, mai 2012). Ceci explique peut-être cela.

En tout cas, les dispositions qui viennent d’être prises au sommet de Bruxelles pourraient intéresser d’autres pays, tel que l’Irlande ou le Portugal, ou encore la Grèce et Chypre sur le mode “pourquoi pas moi”, et une nouvelle boîte de Pandore serait ainsi ouverte. Or, la capacité d’intervention combinée des deux fonds ne peut pas dépasser 700 milliards d’euros, dont environ 200 sont déjà utilisés dans le cadre des plans d’aide à la Grèce, à l’Irlande et au Portugal. Restent 500 milliards qui risquent de fondre comme neige au soleil.

Enfin, on se vante de la mise en place d’un mécanisme de supervision bancaire dans un laps de temps assez court. On en parle seulement depuis quelques semaines et voilà le miracle : le dispositif commencerait à fonctionner fin 2012.

C’est là que la blague est la plus grossière. Contrairement aux apparences, le secteur bancaire, déjà hyper réglementé, est sous surveillance permanente. Cela n’a pas empêché la catastrophe de survenir. Toute cette invention d’« union bancaire » est en fait un aveu que les autorités nationales, en dépit des énormes pouvoirs qui leur ont été conférés, se sont montrés incapables d’un contrôle authentique. Mais le remède trouvé est pire que le mal. En effet, il y a déjà des pertes d‘information sur l’activité bancaire au niveau national. Ces pertes seront encore plus grandes au niveau européen évidemment. L’idée que des eurocrates indépendants pourront mettre leur nez dans les comptes des banques espagnoles ou italiennes est assez rigolote.

Il faut bien se rendre compte que le système est vicié par l’existence même des banques centrales. En effet, en, tant que prêteurs en dernier ressort, ces institutions encouragent les banques à courir des risques qu’elles n’auraient pas pris si elles ne disposaient pas de ce volet de sécurité. Les banques grossissent ainsi jusqu’à devenir « systémiques » – savant euphémisme qui signifie tout simplement qu’elles sont devenues trop grosses pour faire faillite (le fameux too big to fail) sans mettre en danger l’ensemble du système bancaire, et qu’il faut donc les renflouer si elles font des erreurs. Pendant ce temps-là, les petites banques disparaissent les unes après les autres pour laisser la place à ces mastodontes ingouvernables, incontrôlables, défrayant la chronique plus souvent qu’à leur tour : le Crédit Lyonnais, la Société Générale, le Crédit agricole en France n’ont rien à envier aux Lehman Brothers, Citibank, JPMorgan, Barclays et autres gangsters de la finance mondiale.

Autrement dit, ce n’est pas un niveau supplémentaire de contrôle et de réglementation qui résoudra le problème. Il risque même de l’aggraver. Par exemple, la garantie des dépôts étendue à l’ensemble de l’Europe de l’union bancaire, voilà-t-il pas une bonne idée propre à rassure les déposants qui confient leur argent aux banques grecques ou espagnoles. Hé bien non ! Cette garantie des dépôts au niveau national n’a jamais fait qu’encourager les banques à l’irresponsabilité dans la gestion de l’argent qui leur est confié. Puisque elle s’applique à toutes les banques, les sages comme les folles, et que les clients n’ont pas, du fait même de cette garantie, à les mettre en concurrence, c’est au final les sages qui paient pour les folles. Le même phénomène se produira, décuplé, au niveau européen dans l’ « union bancaire » qu’on nous annonce.

Quant aux 120 milliards du « plan de croissance » si cher à M. Hollande, ils étaient dans les tuyaux depuis plusieurs années. S’ils sont dépensés pour des autoroutes qui ne mènent nulle part ou des aéroports vides d’avions faute de voyageurs ou des éoliennes non rentables (pour reprendre des exemples de la « croissance » espagnole), ils ne serviront qu’à prolonger encore la récession.

Chypre a pris dimanche pour six mois la présidence de l’Union européenne alors que l’île vient elle-même de demander un plan d’aide à Bruxelles et au FMI pour ses banques. Tout un symbole !

La seule manière de contrôler vraiment les banques, faut-il le répéter, serait de les ouvrir au grand vent de la concurrence et de supprimer le privilège d’émission monétaire des banques centrales. On en est loin. En fait, on est exactement à l’opposé !

*Philippe Simonnot a publié en collaboration avec Charles Le Lien La monnaie, Histoire d’une imposture, chez Perrin.

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1 Commentaire

  • Christiane Lapotre , 3 Juil 2012 à 18:43 @ 18 h 43 min

    “Supprimer le privilège d’ émission monétaire des banques centrales ” était au programme du FN, mais les journalistes, bien sûr experts en économie, se sont ingéniés à faire paraître ce
    projet comme absolument fou et infaisable. Résultat, nous avons Hollande et son équipe de 38 ministres, — et oui, il faut bien placer les copains — qui vont s’ingénier à mettre tout en oeuvre pour nous conduire dans le mur. Tous les gouvernements qui se sont succédé depuis Pompidou, ont eu recours à l’ emprunt qu’ils ont pris soin d’augmenter chaque année sans se soucier des lendemains et en prenant soin de ratifier tous les traités européens qui, d’année en année détruisaient notre industrie, notre agriculture, notre élevage, et nous condamnaient à une insécurité croissante. Après toutes ces années, les Français ne semblent pas avoir compris que ceux qu’ils propulsent au pouvoir sont leurs pires ennemis. Il faudrait les sortir des places qu’ils occupent par la force des baionnettes et les remplacer par de vrais patriotes. L’avenir de la France et de leurs enfants est à ce prix là.

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