En Russie, Poutine est centriste

Par John Laughland*

La ville de Penza se trouve à 12 heures de train de Moscou.  Ses rues sont larges et tranquilles, comme le veut la tradition de la Russie profonde, et elle était couverte d’une belle enveloppe de neige au mois de décembre dernier quand j’y étais comme observateur aux élections législatives.  Le gel était si profond, en effet, que l’on pouvait marcher sur la rivière qui traverse la villa, la Soura.  Depuis ma chambre d’hôtel, je voyais des pêcheurs assis dans l’obscurité devant les trous qu’ils avaient creusés dans la glace.

Comme beaucoup de villes de province en Russie aujourd’hui, Penza a un air de normalité.  Les magasins sont pleins, les gens dans la rue sont bien habillés, la circulation roule normalement.  Une chose, pourtant, distingue cette ville ainsi que la région dont et elle la capitale – une région qui constitue un des 83 “sujets de la Fédération”, les unités qui constituent la Fédération de Russie – et c’est le drapeau officiel qui flotte sur tous les bâtiments publics.  Voici près d’une décennie, la région de Penza a choisi comme logo officiel une icône du 11e siècle qui montre la Sainte Face.  C’est donc le visage du  Christ qui est sur le blason officiel de cette unité fédérée.

L’adoption d’une telle image est tout simplement impensable en Europe occidentale, où la Cour européenne des droits de l’homme à Strasbourg avait récemment essayé d’interdire les crucifix dans les écoles italiennes.  (Elle n’est revenue sur sa décision qu’au nom de la “culture” italienne.)  Cette décision montre la profonde différence entre la Russie et une Europe ou les valeurs du matérialisme et du sécularisme règnent incontestées.  Elle est tout aussi révélatrice d’un clivage entre la Russie et l’Europe que la décision prise par le président Medvedev de consacrer une heure de sa visite d’Etat en France en mars 2010 à la vénération de la Sainte Couronne d’Epines à Notre-Dame, chose qu’aucun chef d’Etat en visite à Paris n’a fait depuis plusieurs siècles.

Suite à l’effondrement du système soviétique, la Russie se trouvait devant le défi de renouer avec d’autres sources d’identité nationale.  Pendant plus de 70 ans, en effet, la seule source d’identité nationale n’en était pas une: selon l’idéologie soviétique, le post-national primait sur le national, en particulier pour les Russes.  Une fois cette idéologie discréditée, il fallait autre chose et l’Eglise orthodoxe russe a pu se profiler comme l’un des piliers d’une identité nationale retrouvée.  En outre, l’effondrement du communisme a libéré les Russes de la tutelle de ce que nous appelons aujourd’hui le politiquement correct, leur donnant ainsi une liberté de parole et de pensée qui est très largement étouffée en Occident.

Voilà quelques clés pour saisir l’abîme d’incompréhension qui guette tout commentaire européen sur la Russie.  Les Européens et les Américains étaient fort contents lorsqu’ils pouvaient ricaner sur une Union soviétique en proie à une idéologie stupide et victime d’un système économique idiot.    Ces deux handicaps ayant été surmontés, la Russie se trouve aujourd’hui moins complexée que l’Europe sur certains thèmes comme la nationalité et la religion.  Mais dominés par des modes de pensée héritée de la Guerre froide, les Européens continuent à croire que le régime politique russe est un monolithe dominé par la personnalité de Vladimir Poutine et que toute expression d’opposition à lui est vivement supprimée par les autorités.

Les reportages sur les élections législatives de décembre 2011 ont parfaitement illustré ces présupposés.  Ce n’est que parce que l’Occident prend comme base de ses analyses l’idée que la Russie est une dictature qu’il conclut que les manifestations à Moscou sont l’expression d’une explosion soudaine de démocratie.  En réalité, cette image d’Epinal n’est soutenable que si on occulte un certain nombre de faits, et c’est exactement ce que font les médias occidentaux habituellement.

Le principal fait occulté concerne la nature de cette opposition.  Celle-ci est avant tout très hétéroclite, comme d’ailleurs l’a montré la présence de nombreuses “chapelles”, chacune avec son drapeau, dans les rues de Moscou lors de la plus grande manifestation le 24 décembre.  Là, l’ancien emblème  tricolore impérial (noir, jaune, blanc) est porté par les nationalistes les plus radicaux, fascistes dirait-on, qui manifestent souvent dans les rues de Moscou contre les citoyens musulmans de la Russie, ou contre les musulmans ressortissants d’anciennes républiques soviétiques, qui sont très nombreux dans la capitale depuis des années.  Depuis quand une manifestation de xénophobes et d’islamophobes constitue-t-elle un pas en avant vers la démocratie pour les médias occidentaux?

Mais il ne fallait même pas scruter ces images pour comprendre que, sur l’échiquier politique de la Russie, Vladimir Poutine est centriste.  Les résultats des élections législatives le montrent:  là où son parti, la Russie Unie, a vu son score baisser de 15% en 4 ans, son ancien électorat a été récupéré par le Parti Communiste, désormais à 20% contre 12% en 2007, le Parti Libéral Démocrate (extrême droite, présidé par Vladimir Zhirinovski) qui a recueilli 12% des voix en 2011 contre 8% il y a 4 ans, et le parti Russie juste – un parti patriote et conservateur qui est à droite de Poutine sur les valeurs sociales mais à sa gauche en terme de politique économique – qui bénéficie maintenant du soutien de 13% des électeurs contre un peu moins de 8% en 2011.  En ce qui concerne le principal parti libéral et pro-Occidental, Yabloko (“La Pomme”) – celui avec lequel les dirigeants occidentaux s’identifient – son score n’a été que de peu supérieur à 3%, tandis que le parti néo-libéral, La Droite Cause, aussi soutenu par l’Occident, n’a obtenu que moins de 1% des suffrages.

Malgré les scores humiliants, donc, pour les partis pro-Occidentaux, les médias occidentaux continuent à véhiculer le mensonge que l’électorat russe n’attend que la chute de l’homme fort Poutine pour adopter non seulement une politique étrangère pro-occidentale mais aussi, sur le plan intérieur, les mêmes valeurs anti-nationales, anti-traditionnelles et anti-religieuses qui dominent chez nous.  Cette image des choses relève véritablement du mensonge car elle est, très précisément, le contraire de la vérité.  La principale opposition à Vladimir Poutine, en Russie, vient de l’extrême gauche (le Parti communiste, dont le discours nationaliste et anti-occidental est très musclé depuis des années) et de l’extrême droite, incarnée en premier lieu par Vladimir Zhirinovski mais aussi par des bloggeurs dont personne ne parle en Occident mais qui sont très suivis par une jeunesse radicalisée et raciste.

On se demande, en effet, que veut l’Occident lorsqu’il souhaite la fin du régime Poutine.  Veut-il vraiment que le Parti communiste reprenne le pouvoir?  Il est le deuxième parti aujourd’hui en Russie.  Ou veut-il que la Russie tombe en proie à une nouvelle vague de dislocation interne qui serait le résultat si les nationalistes arrivaient à réaliser leurs rêves d’épuration ethnique de Moscou et d’autres ville russes.? Sur quelle planète vivent les commentateurs occidentaux qui prônent la candidature du milliardaire Mikhaïl Prokhorov aux élections présidentielles du mois de mars?  La bonne réponse à la crise économique, et au mécontentement mondial à l’égard des dérapages du système financier international, est-elle vraiment d’élire un homme de 40 ans dont la fortune est déjà trois fois plus grande que celle créée pendant toute sa vie par le septuagénaire Silvio Berlusconi qui fut l’objet d’attaques pendant tous ses mandats précisément parce qu’il est riche?

La réalité, c’est que la Russie représente la partie non-américanisée du continent européen.  Elle est, en quelque sorte, la mauvaise conscience d’une classe politique européenne qui veut faire descendre le ciel américain sur la terre européenne en créant une Union européenne copiée sur les Etats-Unis.   Le fait qu’un peuple, après tant de souffrances, puisse se  redresser sans une aide financière extérieure, contrairement à ce qui s’est passé en Europe après la Seconde guerre mondiale, et évoluer sans être sous la tutelle de Washington, devrait nous remplir d’admiration.  Est-ce parce que l’expérience russe pourrait servir de contre-modèle qu’il est, au contraire, anathématisé par une élite européenne soucieuse de préserver sa propre emprise face à l’échec évident de sa construction post-nationale basée à Bruxelles?

 

* John Laughland est Directeur des études à l’Institut de la démocratie et de la coopération. Titulaire d’un doctorat en philosophie de l’Université d’Oxford, il a été maître de conférences à l’Institut d’Etudes Politiques de Paris de 1991 à 1995 et a enseigné à l’Université Paris III et à l’Université Saint Pie V à Rome. Il est actuellement membre du Centre de l’Histoire de l’Europe Centrale à la Sorbonne. Il parle couramment anglais, français, allemand, italien et russe.

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4Commentaires

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  • diego , 5 mars 2012 @ 18 h 35 min

    Bravo pour cet article dont je partage l’analyse. J’ai toujours pensé que la Russie post communiste était notre allié naturel, contrairement aux américains qui ne sont les alliés de personne et qui ne voient que l’intérêt de USA. Vivant en Amérique du Sud je vois les ravages qu’a fait la politique américaine dans tous ces pays, pour le propre intérêt de ses multinationales. Le problème est que la France actuelle est devenu un supplétif des américains et que l’Europe fonctionne comme une machine autoritaire, gommant les aspirations des peuples. Quant aux médias, ils passent leur temps à faire de la désinformation.

  • Pain Jean-Baptiste , 6 mars 2012 @ 2 h 07 min

    Путин не центрист, или влево, или “право” : это просто патриот
    Poutine n’est pas centriste, ou de gauche ou de “Droite” : il est tout simplement Patriote.

  • Eudes Turanel , 8 mars 2012 @ 12 h 33 min

    Je confirme, très bonne analyse.

    Et je pense au ‘Parisien’ qui présentait une manifestation anti-Poutine avec… des militants de Russie Unie.

  • Marie Genko , 19 mars 2012 @ 9 h 38 min

    Je ne suis pas tout à fait d’accord avec la phrase qu’écrit John Laughland et que je cite ci-dessous:

    “La réalité, c’est que la Russie représente la partie non-américanisée du continent européen. Elle est, en quelque sorte, la mauvaise conscience d’une classe politique européenne qui veut faire descendre le ciel américain sur la terre européenne en créant une Union européenne copiée sur les Etats-Unis.”

    La mentalité en Europe est assez différencte de la mentalité américaine!

    Le ciel américain c’est son dynamisme économique, dont nous Européens sommes fort loin!

    Par contre la Laïcité agressive de Bruxelles envers les racines religieuses de l’Europe est complètement absente aux USA!

    Ce qui irrite nos médias c’est non seulement la renaissance économique de la Russie mais aussi sa renaissance religieuse!
    Tout ceci est fort éloigné des doctrines du socialisme, si chères aux dirigeants le notre Europe actuelle !

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