Crash de l’avion du président Kaczynski à Smolensk le 10 avril 2010 : premières inculpations côté polonais !

Comme l’avait annoncé le journal Nasz Dziennik le mardi 7 février, le parquet polonais a inculpé hier le général Pawel Bielawny, vice-chef du « Bureau de Protection du Gouvernement » (BOR), l’agence chargée de la protection des hauts représentants de l’État, pour les négligences graves du BOR lors de la visite tragique de la délégation présidentielle polonaise à Katyn le 10 avril 2010.

Indépendamment du fait que le système ILS permettant d’atterrir même en cas de brouillard et installé spécialement pour l’atterrissage 3 jours avant des premiers ministres Vladimir Poutine et Donald Tusk avait été retiré pour l’accueil de la visite du président Kaczynski et des 88 autres personnalités qui l’accompagnaient (des députés, des sénateurs, des membres du gouvernement, le dernier président polonais en exil, des généraux, dont les chefs des trois corps d’armée, des représentants des associations de familles des victimes du massacre de Katyn de 1940 et des représentants du clergé), et indépendamment du fait que l’administration gouvernementale polonaise avait renoncé, faute de réponse des autorités russes, à la présence d’un navigateur russe dans le cockpit, une présence normalement obligatoire pour faire atterrir un avion officiel sur l’aéroport militaire de Smolensk, l’opposition polonaise demande depuis près de deux ans des explications au gouvernement sur les carences au niveau de la préparation et de la sécurisation sur place du voyage de la délégation polonaise.

Ci-dessus, la couverture du magazine conservateur Uważam Rze (le 2e magazine d'information le plus lu en Pologne après Gość Niedzielny) avec en gros titre "Le mensonge de Smolensk se fissure" et en sous-titre, au-dessus du titre "La tragédie du 10 avril. La version russe de la catastrophe, reprise en Pologne, s'est effondrée comme un château de cartes." Ce numéro du 23 janvier 2012 fait référence aux résultats des analyses de l'institut d'expertises judiciaires de Cracovie qui ont montré que la thèse officielle de la présence du général Blasik dans le cockpit et des pressions du président Kaczynski pour atterrir était mensongère.

Les médias d’opposition se demandent aussi pourquoi le tout nouveau président Bronislaw Komorowski a donné une seconde étoile de général au général Janicki, le chef du BOR, un an après la tragédie au lieu de lui demander sa démission et pourquoi Jerzy Miller, le ministre de l’Intérieur à l’époque, et donc le ministre de tutelle du BOR, s’était vu confier la direction de la commission d’enquête polonaise alors qu’il avait tout intérêt à masquer les carences des services dont il avait la charge (ce qu’il a d’ailleurs fait puisque le rapport « Miller » passe sous silence les négligences du BOR).

Deux visites à trois jours d’intervalle organisées selon des standards très différents 

Lorsqu’on compare les deux visites (celles du premier ministre Donald Tusk le 7 avril 2010 et celle du président Lech Kaczynski le 10 avril 2010), on s’aperçoit que dans le premier cas la zone avait été correctement sécurisée par les services russes en raison de la présence de Vladimir Poutine et que dans le deuxième cas, alors que ce sont les fonctionnaires du BOR polonais qui auraient dû sécuriser la zone, il n’a été fait aucune reconnaissance préalable, les agents du BOR détachés sur place étaient inexpérimentés, ils n’étaient pas présents sur l’aéroport lui-même avant et pendant l’atterrissage des deux avions officiels (le premier, un Yak-40, transportait les journalistes qui devaient couvrir les commémorations), ils n’avaient pas organisé la protection des zones de parking des deux avions, le briefing normalement d’usage avant l’opération n’avait pas eu lieu, la procédure de préparation des plans de sécurisation n’avait pas respecté les règles normalement applicables à ce genre de mission, il n’avait pas été désigné de fonctionnaires spécifiques pour la protection des différents lieux de passage de la délégation présidentielle, etc. etc.

Les carences au niveau du travail des fonctionnaires chargés de la protection du président de la République polonaise et des gens qui l’accompagnaient font donc l’objet d’une enquête officielle du parquet civil, en théorie indépendant du pouvoir exécutif. L’ampleur de ces carences conduit le colonel Tomasz Grudzinski, ancien vice-chef du BOR à l’époque du gouvernement du PiS et aussi fonctionnaire du Bureau de la Sécurité Nationale pendant la présidence de Lech Kaczynski, à se demander dans un entretien accordé à l’hebdomadaire Gazeta Polska du 8 février si les fonctionnaires du BOR n’avaient pas reçu des ordres pour ne pas assurer le niveau de protection habituel.

Quoi qu’il en soit, le Parquet, sur la base d’un rapport d’experts énumérant « les 20 négligences les plus graves », reproche désormais officiellement au général Bielawny de ne s’être pas dégagé de ses obligations en relation avec la mission du BOR, notamment lors des préparations au vol du président Kaczynski, et aussi d’avoir menti à ce sujet dans un document « à valeur juridique ».

Un conflit permanent entre le gouvernement et la présidence de la République

Le gouvernement de Donald Tusk, qui était hostile au président Kaczynski, avait déjà, à l’occasion notamment d’un voyage à Bruxelles pour un sommet européen en 2008, cherché à clouer le président au sol en lui interdisant l’utilisation des avions gouvernementaux (qui sont sous la tutelle directe du gouvernement) et à se servir des conflits qui s’ensuivaient pour faire apparaître le président Kaczynski comme un fauteur de troubles. Dans le cas de ce voyage à Bruxelles, c’est le chef de la chancellerie du premier ministre en personne, Tomasz Arabski, qui avait décidé qu’aucun des deux Tupolev officiels que possédait encore la Pologne ne devait être mis à la disposition du président Kaczynski, un déroulement des événements confirmé par des témoignages de l’équipage de l’avion que devait prendre Kaczynski et aussi par un rapport de la cour des comptes polonaise (NIK). Lech Kaczynski avait finalement dû organiser un vol charter pour se rendre à Bruxelles.

En ce qui concerne le voyage à Katyn, c’était un déplacement conjoint du président et du premier ministre qui avait d’abord été prévu pour des commémorations uniquement polonaises le 10 avril 2010, jusqu’à ce que le premier ministre russe propose à Donald Tusk d’organiser pour le 7 avril des commémorations russo-polonaises, des commémorations auxquelles le pouvoir russe ne souhaitait pas inviter Lech Kaczynski qu’il ne portait pas dans son cœur à cause de son rôle dans la récente guerre avec la Géorgie et de sa politique de défense active des intérêts de la Pologne et de l’indépendance des États issus de l’ex-URSS, une région que Moscou considère comme sa zone réservée (voir, à ce sujet, le film « Lettre de Pologne » de Mariusz Pilis et Artur Dmochowski, un documentaire sur la tragédie de Smolensk tourné pour la télévision publique hollandaise).

Lech Kaczynski avait cependant maintenu sa visite du 10 avril pour les commémorations polonaises en présence des représentants des associations des « familles de Katyn ».

Comme en France, le Président de la République de Pologne partage avec le ministre des Affaires étrangères des compétences en matière de politique étrangère du pays. Bien entendu, en fonction du bord politique des commentateurs, les avis ont toujours divergé quant aux responsabilités respectives des conflits réguliers entre le gouvernement de Donald Tusk et le président Lech Kaczynski. Cependant, le fait que Donald Tusk ait nommé, dès son arrivée au poste de premier ministre en 2007, Radoslaw Sikorski, un des politiciens de son parti les plus ouvertement hostiles au président Kaczynski, pour diriger le ministère des Affaires étrangères, avec comme secrétaire d’État au sein du ministère des affaires étrangères Wladyslaw Bartoszewski, un historien et homme politique qui s’était illustré par les insultes publiques qu’il proférait à l’encontre des frères Kaczynski, montre bien que le conflit avec la présidence de la République était inscrit dans la stratégie politique du nouveau premier ministre.

L’aile de l’avion peut-elle avoir été arrachée par un bouleau ? 

Dans le cas du vol pour Smolensk, l’opposition soupçonne le gouvernement Tusk d’avoir au moins voulu minimiser l’importance du déplacement de la délégation emmenée à Katyn par le président Lech Kaczynski et d’avoir commis de grosses imprudences à ce titre. Une partie de l’opposition et certains médias penchent même plutôt pour la thèse d’un attentat, une thèse invérifiable puisque les enquêteurs polonais n’ont accès ni au site du crash, ni à l’épave ni aux originaux des boîtes noires. Mais il est tout de même troublant que plusieurs indices viennent contredire les explications officielles de l’arbre (un simple bouleau !) qui aurait arraché l’aile de l’avion présidentiel à 6 mètre du sol et qui aurait entraîné le retournement du Tupolev (le fait que l’avion se serait écrasé sur le dos expliquerait l’éparpillement de différentes parties de l’avion sur une surface plus importante que ce qui aurait dû être le cas pour un crash à l’atterrissage, le dos de l’avion étant supposé moins résistant que son ventre d’après les explications officielles, une affirmation mise en cause par certains experts qui soulignent la structure en anneaux de ce type d’avions leur conférant une résistance uniforme sur tout leur périmètre).

Cette explication est contredite par un spécialiste en ingénierie des matériaux et ancien membre de la commission de la NASA qui a enquêté sur l’accident de la navette Columbia, le professeur Wieslaw Binienda, doyen du département de génie civil de la faculté d’ingénierie de l’Université américaine d’Akron, Ohio (voir ici l’interview du professeur Binienda en polonais), et dont l’étude a été récemment jointe à la documentation de l’enquête menée par le parquet polonais. Binienda fait aussi remarquer que la position de l’aile gauche arrachée (à 100 m devant l’avion, 10 m sur sa droite) permet de supposer qu’elle s’est détachée de la carlingue à 20 m environ et pas à 6 m, et donc au-dessus de la cime des arbres. C’est aussi d’ailleurs la hauteur à laquelle les enregistrements des boîtes noires s’interrompent selon ce qui a été établi dans le Livre Blanc de la commission d’enquête parlementaire menée par l’opposition du PiS. La question reste de savoir si les calculs et les simulations du professeur Binienda sont justes, mais n’est-il pas curieux que ni le MAK ni la commission d’enquête polonaise n’aient procédé à de telles simulations et qu’on ait volontairement coupé les arbres arrachés par le passage de l’avion et coupé l’épave en morceaux quelques jours seulement après le crash, pour la laisser rouiller ensuite à l’air libre pendant plusieurs mois, sans que les enquêteurs polonais n’aient établi de documentation détaillée de ces indices ?

Des écoutes pour le moins curieuses

Autre conséquence du scandale qui prend de l’ampleur autour de l’enquête sur le crash de Smolensk, l’enquêteur polonais accrédité par les autorités russes du « comité aérien international » (MAK), le colonel Edmund Klich, vient de perdre son poste à la tête de la « commission nationale [polonaise] d’enquête sur les accidents aériens » (suite aux demandes répétées en ce sens de tous les membres de cette commission qui l’accusaient depuis longtemps d’avoir volontairement gêné l’enquête sur le crash de Smolensk). Edmund Klich fait également depuis peu l’objet d’une enquête des services du contre-espionnage polonais car il semble avoir enregistré en secret de nombreuses conversations tenues avec les plus hauts représentants du pouvoir polonais dans le cadre de cette enquête. Après Gazeta Polska qui avait publié une conversation entre Edmund Klich et le ministre de la défense, l’édition polonaise de Newsweek a publié récemment un extrait d’un autre enregistrement réalisé par Edmund Klich :

Edmund Klich : « Vous allez nous mettre sur écoutes ? »

Son interlocuteur : « Oui, en effet ».

Edmund Klich : « Je pense qu’il faut le faire. Il faut commencer tout de suite. Je suggérerais cependant que nous… »

Son interlocuteur : « La situation est dangereuse et il faut mettre des écoutes ».

Edmund Klich : « Oui, il le faut. Je sais bien qu’il faut garder le contrôle de tout. Ça ne doit pas s’échapper. C’est nous qui devons avoir raison. »

De notre correspondant permanent en Pologne.

Lire aussi :
> Libertés individuelles, grogne populaire, Smolensk : les nuages s’amoncellent sur le gouvernement de Donald Tusk
> Pologne – crash de l’avion présidentiel à Smolensk le 10 avril 2010 : contrairement à ce qui a été dit, il n’y aurait pas eu de pressions sur l’équipage

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6 Commentaires

  • Denis Merlin , 13 Fév 2012 à 12:16 @ 12 h 16 min

    Cette affaire évoque l’assassinat du général Sikorski, chef du gouvernement polonais en exil à Londres et, lui aussi, tiens, tiens, reprochant à l’URSS le massacre de Katyn. Le 4 juillet 1943, le général Sikorski, non plus, n’a pas eu de chance avec l’aviation… Son avion s’est écrasé au décollage en bout de piste. Tout le monde a longtemps plaidé pour un accident. Il est établi aujourd’hui qu’il s’agissait d’un crime de Staline pour masquer son crime de Katyn… Katyn… Katyn… et Caczynski allait justement parler de Katyn avec les Russes… vraiment pas de chance. Non la Pologne n’a pas de chance avec les avions.

  • Bault Olivier , 13 Fév 2012 à 14:54 @ 14 h 54 min

    Le groupe parlementaire de l’opposition qui enquête sur le crash a préparé une simulation multimédia du site du crash avec photos à l’appui. C’est vrai que quand on regarde l’état de l’avion et l’éparpillement des morceaux, la thèse officielle de l’aile qui a heurté un bouleau à 6 m du sol, alors qu’il cherchait à atterrir, et qui se serait retourné avant de s’écraser paraît peu crédible.
    C’est en polonais mais même sans comprendre les paroles les images sont très parlantes :
    http://vod.gazetapolska.pl/1162-kadlub-rozerwany-od-srodka

  • Agnieszka G. , 15 Fév 2012 à 9:52 @ 9 h 52 min

    Merci pour cet article qui permet aux lecteurs francophones d’être bien informés sur les détails de l’enquête menée par les organes compétents en Pologne et surtout par les journalistes. Le sujet a presque complétement disparu des médias français et les informations qui y apparaissent ne sont qu’une reprise sans aucune réflexion des mensonges et des manipulations russes (rapport du MAK).
    Par exemple on n’a très peu parlé dans les médias français des erreurs commises par les contrôleurs aériens russes et sur les pressions exercées sur eux par le général Benediktov (source : http://niezalezna.pl/19737-general-ktory-dowodzil-operacja-„smolensk”) depuis Moscou.
    @ Denis Merlin : Et en ce qui concerne la mort du général Sikorski en 1943, contrairement à ce que vous dites, on ne sait toujours pas ce qui s’est passé et l’enquête a été reprise par un centre de recherches historiques IPN en Pologne. Le corps du général a été même exhumé et examiné il y a deux ans. L’hypothèse de l’attentat organisé par Staline est très probable mais toujours pas prouvée. Selon certains historiens les pistes mènent aussi aux Anglais et à Churchill (surprenant!?).
    J’espère que pour la tragédie de Smolensk la Pologne aura plus de chance, de moyens et de détermination pour découvrir la vérité. Le soutient des journalistes n’y est pas sans importance.

  • Paul-Emic , 18 Avr 2012 à 17:21 @ 17 h 21 min

    Il n’y a malheureusement pas besoin d’un attentat pour se planter aussi lamentablement. L’impréparation de la mission et peut-être des pressions auprès du pilote pour le faire se poser à tout prix peuvent largement expliquer cela.

    Que les Russes aient tout fait pour mettre des bâtons dans les roues à la mission en enlevant l’ILS qui n’était pas un ILS installé à demeure, qu’ils aient refusé le navigateur, tout cela ne veut pas dire qu’ils souhaitaient le crash, juste que l’avion se déroute à plusieurs centaines de km de là pour perturber la visite, ce dont les Polonais ne voulaient certainement à aucun prix. .

    Le crash résulte d’une volonté de s’affranchir des minimas d’atterrissage en passant sous la couche jusqu’au contact visuel avec le sol pour rallier ensuite la piste en très basse altitude. Ce n’est pas réglementaire mais ça se pratiquait même dans l’armée française jusqu’aux années 70, jusqu’à l’arrivée des PAR et ILS (dans l’aéronavale on appelait cela la percée bretonne).

    Malheureusement ce jour là il n’y avait pas de plafond, le brouillard allait jusqu’au sol et le terrain se situe sur un plateau.

    Quant à arracher une aile avec un bouleau, ce n’est pas l’aile qui a été arrachée, seulement une partie, suffisamment pour complètement déséquilibrer l’avion, la perte de portance entrainant un retournement . En plus le pilote s’apercevant qu’il était beaucoup trop bas a remis les gaz pratiquement au moment du premier impact, c’est donc en pleine accélération que le crash a eu lieu sur une trajectoire tangentielle avec le sol ce qui explique le relatif éparpillement des débris.

  • Olivier Bault , 19 Avr 2012 à 5:22 @ 5 h 22 min

    D’après les enregistrements des boîtes noires, le pilote a remis les gaz à 90-100 m du sol (c’est-à-dire à l’altitude de décision à laquelle les contrôleurs aériens de la base de Smolensk lui avaient ordonné de descendre) et non pas au moment de l’impact supposé avec le bouleau.

    Par contre il n’y a aucune trace de pressions sur les pilotes sur ces enregistrements.

    Transcription de l’enregistrement des voix faite par l’Institut d’expertises judiciaires de Cracovie (russe et polonais) : http://naszdziennik.pl/pdf/ies.pdf

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