Ordre moral !

Tribune libre de Christian Vanneste*

« L’ordre moral », voilà une de ces formules employées d’une manière réflexe par le microcosme politico-médiatique français pour dénoncer d’une manière évidente aux yeux de ceux qui l’emploient une horreur de la politique. Cette unanime répulsion repose sur trois présupposés de notre inconscient collectif national. Le premier consiste à penser que la morale est une affaire privée qui ne doit pas être utilisée politiquement. François Bayrou avait cru devoir rappeler les dérapages pédophiles et littéraires de Daniel Cohn-Bendit. La foudre microcosmique suivie de la panurgie sondagière l’ont tout de suite rappelé à… l’ordre. Le second revient à dire que ceux qui dirigent doivent être efficaces et que leurs turpitudes intimes ne regardent qu’eux. La bévue étonnante et pour cela symptomatique de Jean-François Kahn illustre ce principe : Strauss-Kahn est un économiste de niveau international et un homme politique de gauche. Il fait partie du cercle des acteurs et des commentateurs parisiens et on ne va quand même pas l’ennuyer pour un « troussage de domestique ». Intéressant retour du refoulé chez un journaliste de gauche épris de justice sociale… Le troisième support est historique et trouve sa source dans une de ces lectures de l’histoire dont la gauche a le secret, westernienne, avec ses bons, les progressistes, et les méchants, les conservateurs : la troisième République commence par la droite prônant l’ordre moral, et finit avec Vichy, retour à la case départ. Entre deux : l’épopée de la libération laïque et du Front Populaire. Celui qui aurait le malheur de dire que ce régime a conduit à une boucherie et à un désastre militaire sans pareils à travers un cheminement parsemé de scandales, de guerres civiles larvées et de crises gouvernementales incessantes serait aussitôt condamné au silence. L’affaire est donc entendue : ne parlons plus de morale… Quoique… La montée de la violence et de l’irrespect à l’école suggère au ministre qu’on y enseigne la morale… laïque. Ne parlons surtout pas d’ordre, ce terme réactionnaire… Quoique… les bouffées de révolte et l’insécurité permanente de certains quartiers obligent nos responsables politiques à parler d’ordre… républicain.

Nos Précieux Ridicules se complaisent à imposer les mots de gauche. Les mots de « laïque » ou de « républicain » ont la puissance de l’alchimie. Ils transmutent le plomb des valeurs de droite en idées lumineuses et progressistes de la gauche. On aurait aimé dans les salons remplacer la morale, traditionnelle (pouah !), populaire (repouah !) par l’éthique, mais c’est un mot qui franchit mal la porte des salons et ne supporte pas l’air vicié au pied des tours et dans les cités. Va donc pour l’ordre républicain de la morale laïque ! Il était temps ! Car à force d’en vouloir à l’ordre et à la morale, on risquait d’afficher une préférence nette pour le désordre immoral, celui qui conduit à pacifier les quartiers sensibles en légalisant la drogue, par exemple. À force de ne considérer que l’efficacité des résultats sans tenir compte des moyens, on en est arrivé à ce qu’à Lyon, à Lille, à Marseille, des membres des forces de l’ordre soient contaminés par les délinquants qu’ils avaient pour mission de mettre hors d’état de nuire. À force de n’établir aucun rapport entre la vie privée et l’action publique, on a toléré que des hommes de pouvoir se servent des moyens que leur attribue leur autorité pour donner le pire exemple et entacher l’image de notre pays à New York, à Marrakech, ou ailleurs. Tolérance d’autant plus néfaste qu’il s’agit d’hommes d’influence qui pèsent sur nos modes de pensée, sur notre enseignement, sur l’élaboration de nos lois !

“L’ordre moral est indispensable, aussi vital que l’air que nous respirons.”

Eh, oui, l’ordre moral est indispensable, aussi vital que l’air que nous respirons. D’autant plus nécessaire que nous avons la chance de vivre au sein d’une démocratie libérale, ou d’un système qui prétend s’en approcher. Une double liberté nous anime, celle du citoyen, et celle de l’agent économique. La première nous conduit à obéir à une loi dont nous sommes théoriquement les co-auteurs et la seconde à respecter honnêtement les règles du marché. Peu de contraintes a priori, des sanctions incertaines et assez légères a posteriori laissent une grande place au choix. Pour que cela fonctionne, pour que mes actes soient conformes à l’ordre, à la règle du jeu, il faut que j’en reçoive l’ordre, le commandement, et comme dans une démocratie on ne peut mettre un policier derrière chaque citoyen, un policier, qui pourrait lui aussi choisir de tricher, cet ordre, je ne peux l’entendre que de moi-même, ce qu’on appelle la… morale ! Si cette morale, la fameuse éthique protestante de Max Weber, par exemple, n’existe pas, le système s’effondre et c’est ce qui est en train de se passer.

La révolution laïque au tournant des XIXe et XXe a pratiquement atteint son but qui était d’anéantir le pouvoir de l’Église catholique dans notre vie publique. Elle voulait aussi éradiquer son emprise sur les esprits et instaurer cette morale des enfants formés par l’École de la République. L’ouvrage que Vincent Peillon a consacré à l’instigateur de ce combat, Ferdinand Buisson, est très instructif. Ce dernier était animé par l’idée qu’il fallait remplacer la religion catholique par quelque chose de meilleur, mais de même force. C’était, comme le dit Peillon, la foi laïque qui conduisait Buisson à vouloir une religion pour la République, “la République intérieure, la laïcité comme fondement à la fois métaphysique, moral et politique de la liberté humaine ». L’École de la République allait former des consciences autonomes capables d’adhérer rationnellement à une morale universelle. Plus d’un siècle après, alors que s’estompe le seul pilier solide de la morale républicaine qui était le patriotisme, l’École s’interroge sur son rapport à une société parcourue de revendications communautaires, le plus souvent religieuses. C’est Bergson qui doit éclairer ce débat. Pas de société sans désintéressement. Certes, mais « l’intelligence conseillerait plutôt l’égoïsme ». Il faut donc un appel qui soit d’un autre ordre que celui de la raison, du calcul, il faut un élan affectif ou spirituel qui trouvait sa source dans la religion ou dans le patriotisme. Il faut surtout des exemples, ces saints et ces héros, qui poussent les enfants à les imiter parce qu’ils les aiment et s’identifient à eux. La première étape de l’ordre moral consiste donc à le faire aimer à travers ceux qui l’incarnent. Lorsque les idoles ou les icônes sportives qu’on érige en modèles, qu’on veut toucher, à qui on demande des autographes se révèlent n’être peut-être qu’animés par la soif de l’or, et par tous les moyens, alors la démoralisation atteint son point de non-retour !

*Christian Vanneste est un ancien député UMP du Nord.

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4 Comments

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  • Gérard , 6 octobre 2012 @ 17 h 14 min

    Nous héritons des années de communisme et de son langage particulier. On ne parle plus de patriotes mais de républicains, on ne parle plus de charité mais de solidarité et les femmes de ménages sont devenues des techniciennes de surfaces. Je me souviens même d’un temps où, dans le sport, le ballon est devenu un “référentiel bondissant” ! Et j’en passe ! Aujourd’hui alors qu’un viol est un troussage domestique et les assassinats des incivilités … pourquoi la morale ne serait-elle pas laïque ? La MORALE n’est-elle pas issue des Dix Commandements quoiqu’on dise ?

  • sergeG , 7 octobre 2012 @ 9 h 31 min

    Pour moi la morale de la République est le civisme : Le civisme est une vertu politique, l’élément vital des démocraties ( Montesquieu) Il demande une préférence continuelle de l’intérêt public au sien propre. Bescherelle 1858.

    C’est cette valeur que nous devrions rappeler à nos zélus.

  • xanpur , 9 octobre 2012 @ 20 h 29 min

    Va y avoir du boulot

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