Modèle social français : chronique d’une mort annoncée

Un modèle social ne s’entend pas comme un exemple puisque personne ne prétend imiter le fameux modèle français. Il rassemble un certain nombre de composantes d’origine historique et culturelle, mais il n’est pas une construction, a priori plutôt une sédimentation historique dont on s’aperçoit qu’elle existe au moment où elle est en passe de disparaître. Jamais la République ne fut aussi belle que sous l’Empire, jamais la modèle français ne paraît aussi désirable qu’à l’heure de la mondialisation. Les graves soubresauts que connaît la France sont les signes d’un effondrement non du pays mais du modèle.

À l’origine, celui-ci s’enracine dans le très long effort de la monarchie capétienne pour exister face à l’empire, face à l’Église, face aux féodaux. Dès lors, le prince (l’État) par sa réussite même et sa précoce affirmation dans l’Occident médiéval sera crédité, en France, d’un pouvoir qui ira au delà de la politique, c’est en partie de là que, sous la monarchie triomphante, Colbert voulut se persuader qu’il appartenait aussi à l’État de créer des manufactures, et il y réussira en renforçant encore l’idée mercantiliste toute adonnée à la puissance du Prince et au protectionnisme, le but étant d’augmenter le stock d’or, gage de la puissance.

Si le bouleversement anthropologique que constitua la pensée libérale au XVIIIe siècle ne laissa pas exempte la France comme en témoigne la redoutable loi Le Chapelier, néanmoins le succès culturel ne fut pas aussi éclatant que dans la sphère anglo-saxonne et Frédéric Bastiat ne fut pas prophète en son pays. Avec la Troisième république, la France ne peut pas renoncer à ses vieux reflexes souverains, y compris dans le domaine économique avec Méline et Freycinet. Au XXe siècle, la vraie rupture n’est pas le Front populaire, qu’à l’aune de la seule économie, on peut paradoxalement qualifier de libéral, la vraie rupture, c’est 1940 et Vichy, l’État va profondément pénétrer la sphère économique et le CNR dans un mélange de démocratie chrétienne et de socialisme, sans renoncer aux interventions de Vichy, mais sans le dire et pour cause, consolide encore ce modèle colberto-socialiste de la Quatrième république. Avec, en prime, la grande ordonnance de 45 et la naissance d’un des fleurons du modèle, la Sécurité sociale qu’il faudrait plutôt appeler assurance sociale. L’anglomanie, au surplus, nous fit adopter le sophisme de lord Keynes selon lequel lorsque l’État nous pille individuellement, il nous enrichit collectivement. Le gaullisme n’y changera rien même si les prélèvements obligatoires restent autour de 34% du PIB, souvenons nous du plan selon De Gaulle, « cette ardente obligation » !

“Un grand champ de réflexion et d’action s’ouvre devant ceux qui sauront inventer un avenir pour la France, une seule chose est certaine, ils ne sont pas au pouvoir…”

Tout ceci trop brièvement résumé nous donna le modèle français qualifié d’exception française. Dans tout cela, il ya sans doute de bonnes choses et associées aux Trente glorieuses, l’opinion lui impute les succès de ces années ! Mais celles-ci ont une fin et, toutes choses égales par ailleurs, si le modèle a pu s’avérer efficace, avec la mondialisation les choses ne sont plus du tout égales et tous ceux qui sont nés avant les années 90 ont beaucoup de mal à s’y faire. La conséquence étant que sur l’ensemble du spectre politique avec des nuances propres aux partis, l’ensemble est d’accord pour conserver ce modèle et s’y accroche obstinément. De l’extrême gauche à l’extrême droite, les différences ne sont pas de nature mais de degré. Autrement dit, 80% de l’opinion française n’entend pas renoncer à ce modèle et ne voit pas dans les dettes souveraines, dans la perte de compétitivité, dans le déficit du commerce extérieur, dans la désindustrialisation, dans le nombre excessif des fonctionnaires les conséquences de ce modèle. L’opinion incriminera la mondialisation le marché, les banques, les patrons voyous, certes ils y ont leur part mais, qui ne voit que les hommes de l’État au pouvoir depuis les années 80 ont effectivement pris des dispositions législatives pour favoriser cette mondialisation.

Les trois D par exemple : déréglementation, décloisonnement, dérégulation ne sont pas les fruits du marché mais bien de décisions politiques depuis Bérégovoy jusqu’à Jospin en passant par Chirac et Sarkozy. Ils voyaient essentiellement dans celle-ci la possibilité d’accéder aux marchés des capitaux pour financer leur État-providence et même, localement, en se goinfrant de crédit faciles, ils ont pu dire à leurs électeurs : voyez mon stade, comme il est beau et ma piscine… etc. Tant il est vrai que les emprunts d’aujourd’hui ne sont que les impôts d’après-demain, soit après leur réélection qui est demain. On ne peut que trouver hypocrites ou schizophrènes les hommes politiques qui feignent de découvrir les méfaits de la mondialisation. Le seul mérite de l’actuel président est d’avoir porté à un tel point la contradiction entre ses promesses qui devaient conforter ce fameux modèle et la réalité de sa politique que le moment est venu d’en finir, quels que soient les mérites réels ou supposés du modèle. Dans cette analyse, on aurait tort de croire que l’on reviendra au passé, il faudra en sortir par des voies qui ménagent l’identité, l’histoire et la liberté économique en tenant compte des données de la mondialisation qui, de toute façon, connaît un sérieux coup d’arrêt. Un grand champ de réflexion et d’action s’ouvre devant ceux qui sauront inventer un avenir pour la France, une seule chose est certaine, ils ne sont pas au pouvoir…

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