A quand la taxe Duchamp-Bourriaud ?

Tribune libre de Christine Sourgins*

La taxe DuchampBourriaud (du nom de l’immortel auteur de l’urinoir et de Nicolas Bourriaud, actuel directeur des Beaux-Arts) est l’équivalent, pour le monde de l‘art, de la taxe Tobin. Ce lauréat du prix Nobel d’économie a préconisé, pour freiner la spéculation, de taxer les transactions financières. Sa taxe est recommandée par des experts soucieux de sauvegarder un peu de bon sens et d’équité (certains réunis sous l’appellation des « économistes atterrés » se demanderaient même si… la finance mérite encore d‘être taxée !).

La taxe Duchamp-Bourriaud est, elle, chaudement recommandée par les « contribuables atterrés » de l’Art Financier. En effet, Duchamp a proclamé, la formule est célèbre, que « ce sont les regardeurs qui font les tableaux ». Nicolas Bourriaud a approfondi dans son livre Postproduction (1), la portée de cette loi d‘airain de l‘AC (2) : il y voit « l’émergence d’une culture de l’usage pour laquelle le sens naît d’une collaboration, d’une négociation entre l’artiste et celui qui vient regarder ». « Pourquoi le sens d’une œuvre ne proviendrait-il pas de l’usage qu’on en fait, autant que du sens que lui donne l’artiste ? ». Et Nicolas de citer Godard : « si un spectateur me dit : ‘le film que j’ai vu est mauvais’, je lui dis ‘c’est de ta faute, car qu’est-ce que tu fais pour que le dialogue soit bon ?’ ». « Le remixeur est devenu plus important que l‘instrumentiste », poursuit Bourriaud, « la suprématie des cultures de l‘appropriation et du retraitement des formes induit une morale : les œuvres appartiennent à tout le monde. L‘art contemporain tend à abolir la propriété des formes, en tout cas à perturber les anciennes jurisprudences ». Et Nicolas n‘hésite pas à parler de « communisme formel » (sic) !

La cause est entendue : le pape de l’AC et son théoricien nous assurent que nous sommes propriétaires des œuvres d’AC car nous faisons les tableaux (pire, nous devons nous les approprier), tout travail méritant salaire (surtout le travail imposé), il est « moral » que désormais le produit de chaque vente d’art très contemporain revienne pour moitié à celui qui fait la moitié du travail, l’artiste qui commet un ready-made et décrète qu’un bidet est une œuvre d’art par exemple. Mais pour l’autre moitié, elle reviendra au peuple des regardeurs ! Très souvent, ils sont déjà les contribuables qui ont subventionné, il s’agit donc d’un retour sur investissement propre à assainir la dette contractée par nos élites. Une taxe très populaire que cette taxe Duchamp-Bourriaud, non ?

Soutenez-là, parlez-en à votre député !

*Christine Sourgins (blog) est historienne de l’art et écrivain. Elle a signé Les mirages de l’Art contemporain aux éditions de La Table ronde.

(1) Nicolas Bourriaud, Postproduction, Les Presses du Réel, 2003. Les citations sont extraites des p.11, 13, 29, 31 et 62.
(2) “AC” est l’abréviation d’“art contemporain”.

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