Les pompiers de Fukushima, pigeons ou héros ?

Tribune Libre*

En ce temps hivernal, le nucléaire est plus que jamais au cœur de l’actualité. Alors qu’en France, Nicolas Sarkozy s’est rendu jeudi à la centrale nucléaire de Fessenheim (Haut-Rhin), la plus vieille du parc français, pour assurer à ses employés inquiets qu’il n’entendait pas la fermer ; que la campagne d’Eva Joly, la candidate anti-nucléaire patine (sans mauvais jeu de mot hivernal), revenons quelques instants au Japon, sur le site de la centrale de Fukushima-Daiichi.

Mars 2011 : n’êtes-vous pas vous aussi passés par ces trois phases d’émotions opposées devant l’attitude des Japonais face à la crise de Fukushima ?

– Étonnement sur la sérénité des Japonais alors qu’une partie de leur pays était dévasté.

– Admiration vis-à-vis des 180 volontaires qui se sont sacrifiés pour effectuer les opérations d’urgence dans la centrale de Fukushima.

– Désenchantement sur leur soumission et leur passivité de ces dernières semaines.

L’attitude des Japonais nous semble déconcertante. Elle nous bouleverse et nous étonne à la fois.

Ces comportements nous paraissent incroyables pour certains, antinomiques pour d’autres. Ils sont tellement loin de l’individualisme et de la frénésie auxquels nous a habitués la société de consommation. Pour comprendre des attitudes en situation extrême, le mieux reste encore d’étudier ce qui compte quand tout semble perdu. Le sentiment religieux est particulièrement développé dans les peuples qui côtoient la mort car elle les pousse à trouver un sens à celle-ci plutôt que d’éviter la mort à tout prix.

Le Japon, de par son passé guerrier, garde une tradition religieuse très développée. Le bouddhisme leur a appris à rester stoïque, à se soumettre, à s’abandonner aux voies du destin jusqu’au mépris de la mort. Le shintoïsme leur a donné le sens du patriotisme et de la loyauté. Le confucianisme, en structurant les relations morales entre gouvernant et gouverné leur a apporté le sens du devoir. Même si, depuis 1945, le Japon s’est profondément occidentalisé, ses racines religieuses et sa tradition guerrière semblent suffisamment ancrées dans les gênes de ses habitants pour resurgir quand tout semble perdu. On l’avait déjà vu avec les kamikazes lors du second conflit mondial, on l’a de nouveau constaté avec la pugnacité des Japonais pour rattraper leur retard technologique. On l’a revu récemment avec les 180 volontaires qui se sont sacrifiés dans la centrale de Fukushima.

La lecture des codes de conduite des samouraïs est également un moyen complémentaire à la religion pour comprendre l’attitude des Japonais. Inazo Nitobe expliquait dans son ouvrage à destination des Occidentaux au début du XXème siècle, Bushido, l’âme du Japon : « Grattez le Japonais pour lui ôter la couche superficielle d’idées modernes et vous trouverez un samouraï ». En effet, si l’aire Meiji a éteint historiquement l’aire des samouraïs à la fin du XIXème siècle, les valeurs portées par cette caste durant des siècles suscite encore l’admiration des Japonais.

Ainsi cette description de la dignité, dans le livre II du Hagakuré, code de conduite et de morale écrit au début du XVIIIème siècle par le samouraï Jocho Yamamoto : « La dignité d’un homme se mesure à l’impression qu’il fait. Il y a de la dignité dans l’assiduité et dans l’effort. Il y a de la dignité dans la sérénité. Il y a de la dignité dans l’expression réservée des lèvres. Il y a de la dignité dans la rigueur avec laquelle on observe l’étiquette. Il y a de la dignité dans la justesse constance de la conduite. Il y a beaucoup de dignité également dans des dents serrées et des regards fulgurants. »

Puis à Inazo Nitobe d’ajouter : « On aurait considéré comme efféminé le samouraï qui eut montré la moindre trace d’émotion sur son visage. ‘Il ne montre ni signe de joie ni de colère’ était la phrase qui décrivait le grand caractère. »

Ces passages décrivent certes une apparence extérieure, mais n’est-ce pas celle-ci précisément qui a suscité notre incompréhension ces derniers mois ? Et si cette attitude a suscité notre incompréhension, n’est-ce pas également parce qu’elle dénote une noblesse de caractère qui n’est plus en vogue chez nous ?

Ainsi, Taïra Shigésuké écrit-il au XVIIème siècle dans son code d’honneur du samouraï : « Pour un guerrier, seules trois choses sont considérées comme fondamentales : la loyauté, le devoir et la bravoure. » Inazo Nitobe ajoute à sa description de la dignité que « pour bien faire, il faut en un mot : endurer la souffrance. Ne pas accepter de souffrir est mauvais. »

Cette exigence comportementale est aux antipodes des valeurs véhiculées en France depuis quelques décennies. Dans notre pays où la moindre difficulté suffit désormais à exiger des réparations, où le mot dignité est galvaudé, dénudé de son sens pour un autre, soft et sans saveur, permettant justement toutes les indignités, qu’il est bon de retrouver du panache ! Mais surtout, cet événement nous rappelle l’importance pour un pays de donner un sens à son existence avec des valeurs fortes qui transcendent les intempéries.

Ne nous leurrons pas pour autant. Entre crise financière depuis le début des années 1990, dénatalité, épidémie de suicides et crise identitaire chez les jeunes Japonais, tout n’est pas rose au pays du soleil levant.

*par Pol Datausse, Ronan Datausse, Bertrand Mathieu et Vincent Mathieu, co-auteurs de La France ?! Regards croisés de quatre jeunes sur leur pays (Avant-propos de Claude Goasguen, ancien ministre, député-maire du XVIème arrondissement, préface d’Isabelle Debré, sénateur des Hauts-de-Seine) aux éditions Persée.

Articles liés