Oui, nous pouvons détruire l’Etat islamique ! (2/4)

I) Les stratégies pour anéantir l’Etat islamique (nommé aussi Daesh)
II) Assistons-nous à un revirement de la diplomatie américaine ?

Certains commentateurs de Nouvelles de France craignent, à raison, que les Anglo-Américains et la France profitent des bombardements contre les fous d’Allah pour frapper le régime damascène de Bachar el-Assad. Leurs inquiétudes sont tout à fait fondées et nous devons être extrêmement attentifs à l’évolution des attaques. Néanmoins, il est possible que l’Amérique et ses alliés n’agressent pas le régime alaouite et ce pour deux raisons, l’une technique et l’autre structurelle.

Sur le plan militaire, il est dangereux pour les Américains de s’attaquer directement au régime damascène car son alliée, la Russie, lui a transmis des redoutables boucliers anti-missiles et anti-aviation S-300 et S-117 Grizzly dont l’efficacité, unique au monde, permet de créer un mur de missiles aériens infranchissable en quelques dizaines de secondes. C’est pour cette raison majeure que nous n’avons pas assailli frontalement le régime depuis 2011, à la différence de la Libye que l’on n’hésita pas à bombarder. Comme je le disais dans mon article sur la Syrie, au début de la guerre, les Turcs alliés des Américains avaient envoyé un avion F-4 Phantom pour tenter de pénétrer l’espace aérien de Bachar el-Assad mais il fut immédiatement abattu.

C’est pour cette raison majeure qu’au lieu d’intervenir directement, nous avons soutenu des hordes d’islamo-tocards fanatiques, venant principalement de Syrie et d’Irak sunnites, mais aussi du monde entier et notamment de l’Europe, idiots utiles désirant en découdre contre les Alaouites au pouvoir en Syrie, groupe religieux qu’il faudrait exterminer, selon ces radicaux sunnites, en vertu d’une fatwa vieille de six siècles appelant à leur génocide au nom d’Allah.

a) La géopolitique anglo-saxonne d’hégémonie mondiale de Halford Mackinder…

Sur le plan stratégique, il est probable que les Etats-Unis soient en train d’opérer un virage à 180 degrés absolument colossal abandonnant une géopolitique anglo-saxonne à visée globale vieille d’un siècle au moins. Quelle est cette visée globale ? La route de la soie est l’axe stratégique majeur du monde s’étendant de l’Europe de l’Est, des Balkans, du Caucase et du Proche-Orient pour sa partie occidentale jusqu’au au Bassin de l’Indus pour sa partie orientale permettant de relier l’Afrique à l’Europe, et celle-ci à l’Asie mais aussi l’Océan Indien, se déversant dans le Pacifique, à la Méditerranée, se déversant dans l’Atlantique. Depuis l’aube des temps cette jonction englobe à elle seule la majorité des transactions commerciales et énergétiques en permettant la communication des mastodontes asiatiques chinois et indien avec l’Europe qui est le continent au plus gros PIB mondial. Qui contrôle cette zone très riche en hydrocarbures contrôle le monde (1).

Certains de vous connaissent déjà cette phrase magistrale du très grand géopoliticien de l’Empire Britannique Halford Mackinder (1861-1947), premier à avoir conceptualisé cette stratégie : « Qui contrôle l’Europe de l’Est (dont les Balkans) domine le Heartland (cœur du monde signifiant la Route de la Soie) ,qui contrôle le Heartland domine l’Île Monde (désignant le gigantesque et principale caillou du globe additionnant l’Afrique, l’Asie et l’Europe) et qui contrôle l’Ile Monde dirige la Terre » (2).

C’est grâce à cette stratégie que l’Empire britannique fut le premier empire mondial de l’humanité. Mais, sachant ce si vaste royaume anglo-indien épuisé par les deux guerres mondiales, Mackinder désira continuer le rêve de la domination anglo-saxonne par d’autres moyens en transmettant le flambeau à la nouvelle puissance WASP (3) montante de l’époque qu’étaient les Etats-Unis d’Amérique. Ce souhait fut concrétisé par Winston Churchill qui, admirateur de Mackinder et conscient du déclin de son empire qu’il aimait tant, fusionna, aux côtés du président des Etats-Unis Harry Truman, le gigantesque réseau d’espionnage anglais, le fameux MI-6 tissé depuis deux siècles, avec le juvénile OSS américain, créant ainsi la redoutable CIA (4).

Sur le plan théorique, la géopolitique de Mackinder fut introduite aux Etats-Unis en 1942 par le stratège Nicholas J. Spykman, puis fut maintenue, enrichie et affinée par tous les plus grands conseillers diplomatiques de Washington dont Henry Kissinger, Edward Luttwak, le colonel Ralph Peter et surtout le très influent Zbigniew Brzezinski, ancien directeur de la sécurité extérieure du Président Carter de 1977 à 1981, auteur du fameux Grand Echiquier, apologie de cette théorie, expliquant : « collectivement, la puissance potentielle de l’Eurasie dépasse celle de l’Amérique (…). Une puissance qui dominerait l’Eurasie exercerait une influence décisive sur deux des régions du monde économiquement les plus productives, l’Europe de l’Ouest et l’Asie de l’Est. Un coup d’œil sur une carte suggère également que le pays qui dominerait l’Eurasie contrôlerait automatiquement le Moyen-Orient et l’Afrique. (…) La répartition de la puissance sur la masse eurasiatique sera d’une importance décisive pour la suprématie mondiale de l’Amérique et de son destin historique ».

La volonté de dissociation des trois grandes parties de l’Île Monde (Europe, Asie, Afrique) se concrétisa sur trois leviers liés entre eux : pétrole, islamisme, fragmentation du Moyen-Orient.

Pétrole : selon les stratèges américains dont Henry Kissinger, pour que les Etats-Unis deviennent un Empire mondial, ils doivent contrôler le nerf de la guerre des nouvelles sociétés développées, c’est-à-dire le pétrole dont les deux tiers se trouvent au Moyen-Orient. « Qui contrôle le pétrole, contrôle le monde » déclarait-il. Selon l’ancien directeur du département des affaires arabes et du contre-terrorisme de la DGSE, Alain Chouet, la domination de cet hydrocarbure ne sert pas directement le besoin énergétique de l’Amérique qui consomme plus de 80% des réserves de son propre sol mais aide celle-ci à devenir le courtier mondial incontournable qui, en extrayant et produisant chez les uns et revendant chez les autres, permet d’engranger de substantiels bénéfices finançant sa prépondérance mondiale dans les domaines diplomatiques, militaires, culturels et économiques.

Cette stratégie de domination du pétrole du Moyen-Orient s’est ouverte avec le pacte du Quincy, en 1945, conclu entre le président Roosevelt et le premier roi d’Arabie Saoudite Ibn Saoud qui, pour expulser l’aristocratie royale des hachémites qui traditionnellement gardait les clefs de la Mecque, s’est appuyé sur les tribus ultra-virulentes wahhabites, devenues dès lors la colonne vertébrale de son nouveau royaume. Ce pacte consistait en une exploitation exclusive des réserves saoudiennes qui sont les plus vastes du Moyen-Orient pour une durée de 60 années. Ce pacte a été renouvelé par le Président Georges W Bush en 2005 et le roi Abdallah (fils d’Ibn Seoud) pour une nouvelle durée de 60 ans.

En plus de l’Arabie saoudite, les Etats-Unis ont fait une bataille peu connue de l’histoire officielle contre le Royaume Britannique déclinant, parfois avec une âpreté surprenante, pour monopoliser à leur profit les exploitations d’Irak et d’Iran (les plus grandes réserves de la région après la péninsule arabique) jusque-là quasi-exclusivement détenues par les Anglais depuis l’après première guerre mondiale.

Islamisme : deuxième levier de la puissance américaine, celui-ci consiste à soutenir inconditionnellement les musulmans religieux de la route de la soie susceptibles de contrer les empires russo-soviétiques et chinois qui luttent aussi pour la dominer. L’investigateur de ce soutien n’est autre que Zbigniew Brzezinski lui-même, qui « suggère de briser la puissance soviétique (russe) en soutenant systématiquement les dissidents musulmans et, surtout, dès l’entrée des troupes soviétiques à Kaboul, en armant les moudjahidines afghans. Pour Brzezinski, il s’agissait de “musulmans déboussolés”, bref d’idiots utiles pour les desseins de l’impérialisme américain. Le but étant que ces combattants de la foi épuisent les ressources soviétiques par une guerre de partisans lente et coûteuse. L’objectif final, bien mis en évidence dans Le Grand Echiquier était de contrôler la “Route de la Soie” une route non plus caravanière mais jalonnée de “pipelines”, d’oléoducs et de gazoducs, entre l’Europe et la Chine » (Robert Steukers).

Dans ce soutien il y a une répartition des tâches : les flingues sont octroyés par Washington pendant que ses alliés de la péninsule arabique extrêmisent idéologiquement les musulmans sunnites. Ces derniers se chamaillant sans cesse, ils s’attribuent donc chacun leurs confréries : l’Arabie saoudite finançant les mouvances salafistes et wahhabites pendant que le vilain petit Qatar arrose les Frères Musulmans.

C’est sous la magistrature de Brzezinski à la sécurité extérieure (1977-1981) que les Anglo-américains vont expulser le deuxième Shah d’Iran, Mohamed Reza Pahlavi en le remplaçant par les ombrageux ayatollahs. Pourtant le Shah se présentait comme plutôt pro-Américains mais la première puissance mondiale ne lui pardonna jamais d’avoir soutenu la politique indépendantiste et nationaliste de son premier ministre Mossadegh qui, comme Saddam Hussein ou Kadhafi, avait tenté de nationaliser la production pétrolière détenue jusque-là par les Anglo-saxons. Malheureusement, la France a eu un triste rôle dans cette affaire en coopérant avec les Anglo-américains, puisque c’est elle qui accueillit l’obscur mollah chiite Khomeyni en 1978 à Neauphle-le-Château, qui en fit un centre d’agitation pendant que les Anglo-américains poussèrent le Shah d’Iran, pourtant progressiste et laïque, à la démission de l’aveu même du prince impérial Gholam-Reza Pahlavi.

A l’arrivée des barbus en Iran, l’empire soviétique, croyant candidement qu’ils resteraient pro-Américains, prit peur et répondit immédiatement en fonçant sur Kaboul pour soutenir le régime pro-Russes. Cet incident déclencha une guerre afghane de 30 ans ou s’affrontèrent, pendant la première phase (1979-1989), l’armée russe et les laïques pro-Soviétiques, d’un côté, et les islamistes afghans soutenus par les américains, l’Arabie Saoudite et le Pakistan, de l’autre. Dans ce conflit aussi brutal que sordide, la France fit un choix plus judicieux en soutenant discrètement mais fermement le commandant laïc, progressiste et patriote Ahmed Shah Massoud (1953-2001). La protection des Talibans fut un échec retentissant car lorsqu’ils prirent le pouvoir en 2001, au-delà d’imposer un régime de terreur, ils ne tinrent absolument pas la parole donnée aux Américains et nationalisèrent à leur profit tous les pipelines. Cet accaparement énergétique fut la raison majeure de l’attaque de l’Oncle Sam et ce bien plus que les attentats du 11 septembre 2001 (dont la version officielle inspire à notre ancien ministre des Affaires étrangères Roland Dumas la plus grande perplexité) qui n’en furent que le prétexte médiatique. De même, peu de temps après leur arrivée en fonction, les mollahs iraniens avait eux aussi rejeté l’alliance américaine.

Malgré ces erreurs, la première puissance mondiale stimula l’islamisme jusqu’à une date très récente. Par exemple, dans la Syrie des années 80, un commando des Frères musulmans s’introduisit dans l’école des cadets de l’armée d’Alep, fit le tri entre les élèves officiers sunnites et alaouites et massacra 80 de ces derniers. Peu de temps après, les Frères musulmans tentèrent de tuer le président Hafez El-Assad, père pro-Soviétiques de l’actuel président, en lui jetant deux grenades – il donna un coup de pied dans la première qui rebondit contre les assassins alors que son garde du corps se sacrifia en se jetant sur la seconde. Assad donna en réponse carte blanche à son frère, ministre de la Défense, pour massacrer la rébellion islamiste sunnite qui avait son fief dans la ville de Hama. Cette dernière fut complètement rasée en 1982 et entre 10 000 et 30 000 personnes furent tuées. Dans les débris, les autorités découvrirent que la majorité de l’arsenal militaire des Frères était américain.

Autre exemple, les « printemps arabes » ou plutôt l‘hiver islamique de 2011. Un très bon livre intitulé La Face Cachée des Révolution Arabes, composé par des diplomates, universitaires mais aussi des anciens membres des services secrets français, dénonce vigoureusement les mains de Washington et de Londres derrière ce bouleversement dramatique. En Tunisie, les cadres militaires, tous formés en Amérique, laissèrent les manifestants déstabiliser le président Ben Ali et la police pro-régime et ne s’opposèrent pas à l’arrivée du politicien islamique Rachid Ghannouchi, chef du parti Ennahdha proche des Frères musulmans, débarquant tout fraichement de Londres…

En Libye, la calamiteuse action franco-otanienne détruisit le régime laïc et progressiste de Kadhafi au profit des islamistes de Cyrénaïque, jetant le pays dans un chaos sans fond, avec à la clef la situation actuelle, pire encore qu’en Irak… En Egypte, le secrétariat d’Etat américain appuya le Pharaon islamique Morsi jusqu’à sa neutralisation par le général Sissi. Et nous savons qu’avant le désir de soutenir des rebelles « modérés » contre Bachar el-Assad en réaction à la création du monstrueux Etat islamique, les Occidentaux et leurs alliés du golfe soutinrent allègrement des hordes d’islamo-tocards, tous fanatismes confondus. Plus encore, La Face Cachée des Révolution Arabes dénonce les organisations islamistes implantées partout dans le monde arabo-musulman se cachant derrière des ONG–écrans feignant de lutter pour « le droit des femmes » ou autres « libertés démocratiques », et soutenues en continu financièrement par l’Amérique depuis les années 1990 !

Fragmentation du Moyen-Orient : une première dislocation eut lieu à la fin de la première Guerre Mondiale par les franco-britanniques. En effet, l’un des enjeux majeurs de cette guerre (comme de la suivante) fut le contrôle de cet axe stratégique riche en pétrole dont on venait de découvrir, à la fin du XIXème siècle, l’immense atout, pouvant détrôner le charbon, moteur jusqu’à lors des économies industrielles. De plus cette partie du monde menait droit au fameux Empire des Indes, joyaux de la Couronne britannique et garant de sa prépondérance mondiale. Les Anglais et les Français décidèrent donc, à partir de 1916, de retourner les arabes à leur profit afin qu’ils les aident à expulser les turcs ottomans de la région, alliés principaux de la coalition austro-allemande cherchant elle aussi désespérément à mettre la main sur cette partie stratégique du monde.

Pour enflammer les bédouins, les autorités franco-anglaises leur promirent en cas de victoire la création d’un vaste état arabe baptisé la « Grande Syrie » qui devait s’étendre du Nil à l’Euphrate :

Mais les vainqueurs européens ne tinrent évidemment pas leur promesse et décidèrent, à travers les accords Sykes-Picot, de créer une tête de pont israélienne pro-occidentale et de disloquer le Proche-Orient afin d’avoir des Etas arabes faibles (5) empêtrés dans d’éternels conflits frontaliers… ce qui permettrait évidemment, pendant ce temps, de pomper allégrement l’or noir :

Mais de ces états artificiels, émergèrent tout de même des régimes puissants qui, en Syrie et en Iraq, osèrent affronter l’arrogance des américains qui avaient supplanté les Britanniques dans la région depuis les années 50, en nationalisant les puits pétroliers et en s’alliant à la très puissante URSS. C’est à partir des années 70 que fut décidée une nouvelles fracturation par Washington connue sous le nom du « Grand Moyen-Orient ». Cette nouvelle refonte des frontières est bien plus large que la précédente, s’étendant de la Syrie au Pakistan. Elle a pour but « un redécoupage régional éliminant les sources de conflits entre États puissants et la mise sous tutelle américaine des zones sensibles. La Turquie, l’Iran, l’Arabie saoudite et le Pakistan, qui sont les États les plus puissants de la région et dont les rivalités peuvent être déstabilisantes, sont réduits à leur noyau « ethnique » central. À leurs dépens, sont créés plusieurs États faibles et facilement contrôlables, soit par un agrandissement d’États déjà faibles comme la Jordanie, l’Azerbaïdjan ou le Yémen, soit sur des bases communautaires : Kurdistan, Baloutchistan, etc.

Enfin, le noyau dur du système repose sur la mise en place de deux États sous étroit contrôle américain : un grand Afghanistan où iront se vider les querelles régionales [Ndr : et par lequel transite une partie du gaz eurasiatique] et un État arabe chiite regroupant le sud de l’Irak et s’étendant au sud des deux côté du golfe Persique, sur toutes les zones actuelles d’extraction pétrolière de l’Iran et de l’Arabie. La création de cet État, qui rassemblerait 90% des capacités de production de la région, est évidemment subordonnée à une présence militaire massive, au démantèlement complet de l’Arabie saoudite et à l’effondrement de l’Iran islamique… » (Alain Chouet)

Voici la carte du Moyen-Orient actuel :

Et voici la carte du Grand-Moyen-Orient Américain conçue par le colonel Ralph Peter :

b) …contestée par l’un de ses plus grands disciples.

Cette stratégie de domination de la Route de la Soie par le triptyque pétrole, islamisme et fracturation s’est soldée par un échec cuisant. La plupart des islamistes se sont retournés contre leur bienfaiteur que ce soit en Afghanistan, en Iran, en Irak, actuellement en Syrie et aussi de manière spectaculaire en Libye en assassinant sauvagement l’ambassadeur américain Christopher Stevens. Car ces fous d’Allah non seulement haïssent les athées sino-soviétiques et les Russes orthodoxes mais aussi les « judéo-croisés occidentaux ». En matière militaire, les Américains se sont embourbés dans des guerres coûteuses en Afghanistan et en Irak sans arriver à leur but politique. Pis encore, la publication détaillée et commentée dans le Armed Forces Journal, par le colonel Ralph Peter en 2006, des nouvelles frontières souhaitées par l’Amérique dans un article intitulé « Frontières Sanglantes » a littéralement scandalisé son principal allié qu’est l’Arabie Saoudite. Celle-ci, se voyant amputée de son territoire le plus riche en hydrocarbures, s’est rapprochée de la Chine pour ses nouvelles transactions pétrolières.

« Errare humanum est, perseverare diabolicum » avertit la maxime romaine et, peu à peu, les géopoliticiens américains ont cruellement révisé leur option diplomatique. Edward Luttwak plaide pour un retour à l’isolationnisme où la politique étrangère aurait pour seul but de se défendre et de sécuriser l’approvisionnement énergétique nécessaire à la consommation américaine. Pour Luttwak, la réaction adéquate envers un pays hostile doit être les frappes militaires sans volonté de déstabilisation du régime ennemi pour faire place à une démocratie pro-occidentale. Selon lui, désormais, les peuples doivent se démocratiser par eux-mêmes. Robert D. Kaplan, professeur conservateur et ex-membre du Conseil de Défense des Etats-Unis, suit Luttwak dans cette nécessité de retour à l’isolationnisme. Selon lui, les Américains n’ont plus la capacité de maintenir une hégémonie mondiale et doivent se recroqueviller sur eux-mêmes afin de concentrer leur force sur l’invasion migratoire des latinos, risquant à terme de défigurer leur l’identité.

Mais le fléchissement le plus spectaculaire est celui du très écouté Zbigniew Brzezinski, qui eut l’immense courage de décréter que sa conception tactique de suprématie mondiale fut une véritable faillite pour l’Amérique. Ce retournement se fit en deux temps, à travers deux livres.

Second Chance : paru en 2008, ce livre prônait le maintien de la fracturation du Moyen-Orient, surtout dans sa partie Est, pour empêcher toute coopération énergétique et économique entre les puissances telluriques chinoise et russe mais sans soutenir les islamistes.

Strategic Vision : publié en février 2012, cet ouvrage prend note de l’émergence d’un monde multipolaire au détriment de l’unipolarité espérée par l’Amérique. Par conséquent, selon l’auteur, les Etats-Unis doivent accepter de n’être plus qu’une grande puissance régionale à l’instar de la Chine ou de la Russie. Mais selon lui, pour que l’Oncle Sam continue à peser malgré tout dans les affaires du monde il doit obligatoirement coopérer avec… la Russie ! « Si le tandem euro-américain s’allie à la Russie, alors un espace stratégique inaccessible et inexpugnable se formera sur tout l’hémisphère nord de la planète, de Vancouver à Vladisvostok » (Robert Steukers). Mais au-delà de cette alliance stratégique, Brzezinski, préconise une bonne entente avec la nouvelle puissance mondiale chinoise et refuse toute compétition avec elle.

La diplomatie américaine actuelle n’est pas aussi révolutionnaire que ses intellectuels : elle semble continuer l’effort de fractionnement de l’Asie centrale pour contrecarrer l’émergence d’un axe sino-russe et est en train de développer un nouveau « containment » maritime dans le pacifique autour de « l’Empire du Milieu ». Néanmoins, au-delà d’une coopération stratégique et énergétique de plus en plus mince avec la péninsule arabique islamique, l’assistance aux milices islamistes du Levant et d’Afrique du Nord semble révolue.

c) La rédemption du général Haftar préfigure-t-elle un nouveau cap anglo-américain ?

Le général Khalifa Belqasin Haftar fut un très proche du colonel Khadafi avec qui il participa en 1969 au renversement du roi Idriss Senoussi soumit aux britanniques. Il partagea avec l’ancien dictateur la même idéologie politique « séculariste et nassérienne ». Nommé par Kadhafi chef d’état-major de l’armée libyenne, il conduisit en personne l’offensive de 1986 contre le Tchad. Pour calmer la « communauté internationale » échaudée par l’impérialisme du dirigeant libyen, celui-ci désavoua publiquement son général prétextant qu’il lui avait désobéi et le fit prisonnier. La CIA négocia auprès du régime libyen sa délivrance et son exil en Amérique, trop heureuse d’accueillir un si haut gradé devenu haineux envers son ancien frère d’arme.

Dans la guerre franco-otanienne de 2011 contre le colonel Kadhafi, le général Haftar joua donc, sans surprise, un rôle vengeur et funeste. Mais lorsqu’il vit l’effondrement de son pays dans le chaos islamiste et la guerre civile, il inversa sa stratégie, soutenant toutes les fractions laïques et progressistes possibles et dirigeant lui-même un grand attroupement militaire anti-barbus. L’ex-officier traitant à la DGSE, Alain Rodier, juge hautement probable que depuis 2012 le général rencontrerait fréquemment en Italie des émissaires américains l’aidant à lutter contre cette gigantesque anarchie islamiste.

En Syrie et en Irak, le retournement est encore plus spectaculaire. Depuis 2011, les occidentaux soutenaient l’armée syrienne libre (ASL) composée « d’islamistes modérés » mais n’avaient cure de la concurrence qui lui était faite par les islamistes radicaux du font Al-Nosra (se revendiquant d’Al-Qaïda en Libye) ou de l’embryonnaire Etat Islamique, jusqu’à ce qu’ils décident de bombarder toutes ces franges extrêmes et non uniquement le médiatique Etat islamique…

A suivre…

Notes :
1. Concernant l’importance de la route de la soie : voir mes deuxième et troisième parties sur la Syrie
2. Dans la troisième partie de l’article sur la Syrie la citation de Mackinder sur le Heartland désigne la Russie. En effet dans la première version datant de 1904 de la stratégie de Mackinder, c’était elle qui était désignée comme cœur mondial car elle avait un territoire suffisamment proche de la route de la soie pour se l’accaparer et qu’elle recelait de nombreuses quantités de minerais et de charbons capables de créer une puissance militaire pouvant s’imposer durablement sur cette fameuse Route de la Soie. Puis affinant son propos le Heartlant désignera à partir de 1943 la Route de la Soie elle-même, c’est cette désignation qui fut retenue pour cet article.(saut de lignes)
3. Acronyme des vocables White Anglo-saxon Protestants définissant le fond ethnique prépondérant de l’Amérique du début du 20ème siècle.
4. Sur ce sujet, cf l’ouvrage de l’historien William Enghall « Pétrole une Guerre d’Un Siècle. L’ordre mondial Anglo-Américain. »
5. De ces quadrilatères mal dessinés naquirent l’Irak (1920), la Syrie actuelle (1920), la Transjordanie (1922), le Liban (1920) et la Palestine (1922), ainsi que le Foyer juif (1918)

Autres articles

21 Commentaires

  • Goupille , 11 Oct 2014 à 14:05 @ 14 h 05 min

    Forcément, que nous pouvons. Il faudrait juste qu’Obama ne soit pas une merde et, en ce qui nous concerne, Hollande un minable.
    Et il y a fort longtemps que cela aurait dû être fait, dans l’œuf

    Car les Chrétiens meurent, et c’est tout ce qui importe.
    Le reste est totalement indifférent.

    Reste à savoir qui est “nous”.
    Jean Dutrueil aurait-il préparé son paquetage ?

  • jejomau , 11 Oct 2014 à 22:02 @ 22 h 02 min

    MAIS bien sûr qu’on peut !!

    Qu’on y aille avec des bombes au phosphore ! Qu’on passe en rase-mottes au-dessus de cette racaille et qu’on se défoule ! Qu’on les E-RA-DI-QUE !!!!

  • Chilbaric , 12 Oct 2014 à 3:22 @ 3 h 22 min

    Keskonaaafout de cette pseudo-croisade alors que l’europe s’afro-islamise à vue d’oeil !

    Arrêtez de godefrobouilloniser et gardez Martel en tête ….

    Reconquête ici et maintenant !

    http://retromigration.wordpress.com/category/1-projet/

  • Français désabusé , 12 Oct 2014 à 8:32 @ 8 h 32 min

    Oui, nous pouvons détruire l’État islamique ? Pour ça, il faudrait déjà se débarrasser de l’administration criminelle américaine et tous leurs caniches !

  • jejomau , 12 Oct 2014 à 9:10 @ 9 h 10 min

    Autre solution peu coûteuse et très rapide : un épandage d’insecticide …. ou de quelques fioles de virus Ebola

    En réalité, l’Occident dispose de toutes les armes nécessaires pour abattre les chiens enragés. Rappelons ici qu’un chien qui a la rage ne soigne pas. Or on a à faire à des animaux. Qu’on s’en débarrasse pas.

    Le GROS PB, c’est que les Occidentaux sont devenus tellement imprégnés de l’idéologie “droit-de-l’hommiste” , idéologie subversive moderniste, qu’ils préfèreront se suicider et laisser détruire LE monde civilisé plutôt que de le défendre avec ses enfants…

  • Marie Genko , 12 Oct 2014 à 14:46 @ 14 h 46 min

    @Jean Dutreil

    Bravo pour votre grand travail de compréhension de la géopolitique internationale!
    Je n’ai qu’une réponse à formuler :
    L’Évangile de Saint Luc, lu ce matin dans les églises orthodoxes du monde entier:

    Saint Luc VI, 27-36

    “Mais je vous le dis, à vous qui m’écoutez: Aimez vos ennemis, faites du bien à ceux qui vous haïssent, bénissez ceux qui vous maudissent, priez pour ceux qui vous diffament.
    A qui te frappe sur une joue présente encore l’autre, et à qui te prend ton manteau ne refuse pas non plus la tunique. A quiconque te demande donne, et à qui te demande tes affaires ne les redemande pas.
    Et comme vous voulez que les hommes fassent pour vous , faites le pour eux pareillement.

    Que si vous aimez ceux qui vous aiment, quel gré vous en saura-t-on?
    Car même les pécheurs aiment ceux qui les aiment.
    Et si vous faites du bien à ceux qui vous font du bien, quel gré vous en saura-t-on? Les pécheurs aussi font de même.
    Et si vous prêtez à ceux dont vous espérez recevoir, quel gré vous en saura-t-on?
    Des pécheurs aussi prêtent à des pécheurs pour en recevoir autant.
    Au contraire, aimez vos ennemis, et faites du Bien et prêtez sans rien espérer en retour.
    Et votre salaire sera grand, et vous serez fils du Très Haut, parce qu’Il est bon, Lui, pour les ingrats et les méchants.
    (Bible Osty, Editions du Seuil)

  • marie france , 12 Oct 2014 à 15:58 @ 15 h 58 min

    pendant que vous “tendez la joue gauche,eux vous égorge ” je suis chrétienne mais pas du tout charitable ,ni aimante envers mon prochain à ce point là !faut pas exagérer !!

Les commentaires sont fermés.