Papier peint et replâtrage à l’Éducation nationale : bienvenue dans le monde de Numérobis

Tribune libre d’Alain Versedetout*

On allait voir ce qu’on allait voir ; il n’y aurait pas de faux semblants ; autant l’économie c’était pas vraiment son truc, autant là c’était du lourd ; ça allait être La réforme, la refondation. L’école allait enfin connaître le tournant qu’elle attend depuis plus de 30 ans.

Tout avait été bien préparé : une commission avait été nommée pour analyser le fond de chose et donner des propositions qui aillent jusqu’au bout, on aurait un langage de vérité, on regarderait les choses en face et l’affaire serait dans le sac.

Depuis la rentrée, on le sentait bien : la violence à l’école, un lien de confiance à reconstruire d’urgence avec des parents en rupture avec le système, des méthodes pédagogique à revisiter, des enseignant à remotiver, des vocations à faire naître, un nouvel élan, un nouveau souffle, une refondation globale de l’école s’imposait, bref, le chantier s’avérait être du gros oeuvre.

Après tout, le corps enseignant étant au cœur de l’électorat socialiste, on pouvait même se mettre à espérer : peut-être qu’effectivement, l’école de la République ne pouvait être réformée que par un gouvernement acquis à leur cause. On pouvait d’autant plus l’espérer que le président était en quelque sorte redevable du vote massif de la corporation en sa faveur et qu’il avait promis la refondation de l’école.

Terra Nova, la boite à penser du PS l’avait dit : se recentrer sur les nouveaux électeurs « naturels » de gauche et leur donner ce pourquoi ils avaient voté. Il fallait donc marquer un grand coup, d’autant plus qu’un certain nombre de ses électeurs « naturels » semblaient manifester leur déception.

C’était effectivement mal parti avec les partisans de l’euthanasie qui sentaient que la promesse de légalisation allait être repoussée aux calendes grecques de 2014.

C’était mal parti aussi avec les associations homosexuelles qui exprimaient leur colère, malgré le projet de mariage homo qui était sur les rails dès le lendemain de l’annonce du plan de rigueur relance (tiens donc ? Quel hasard de date ! Il y aura encore des mauvaises langues pour oser imaginer que l’annonce précipitée du mariage gay aurait eu vocation à amortir les mauvaises nouvelles…), car furieuses que la PMA ne fassent pas partie du projet. (Soit dit en passant, n”en déplaise à ces mauvaises langues, oser insatisfaire autant les pour que les contre, c’était quand même bien la preuve que la volonté de rassemblement et d’unité affichée n’était pas que de l’incantation).

Et voilà t’y pas que la communauté maghrébine, malgré un vote à plus de 90% en sa faveur, commençait elle-même à exprimer ce qu’ils ressentaient comme une trahison et du mépris, l’annonce du mariage homosexuel : « Ils nous ont utilisés pour les élections, mais ils méprisent nos valeurs… ils savent très bien que l’homosexualité nous choque ! » me disait ainsi un ami musulman.

C’était mal barré aussi pour les droitdel’hommistes qui voyaient dans les expulsions de Roms du « sarkosysme en pire » …

Et je ne vous parle pas de la cote de popularité d’une première dame qui normalement aurait du séduire, par son indépendance, tout les autres oubliés de l’égalité : les femmes, les jeunes, les journalistes, les amis des pitbulls, les divorcés, le syndicat des cocus et les amis de Danièle Mitterrand.

Restait donc, au moins par nécessité de ne pas passer pour un masochiste, les enseignants à séduire, à chouchouter, à caresser dans le sens du poil.

Enfin, le grand discours de la refondation de l’école était arrivé. La montagne accouchait certes d’une souris, mais cette souris avait des vertus bien particulières : elle prenait le contre-pied systématique de tout ce qu’avait fait le président précédent, c’était déjà ça ; de plus,les médias étaient en extase devant le courage de décisions qui enfin, faisaient l’unanimité, non pas dans l’ensemble du corps enseignant, mais chez leurs représentants syndicaux. Belle performance, il faut l’avouer !

Un vrai programme ambitieux, une vraie vision de l’avenir, de vraies réponses allant au fond des choses ; pensez donc, face aux enjeux de la violence à l’école, de l’échec scolaire, de l’illettrisme, des méthodes pédagogiques plus ou moins exsangues, de la nécessité de repenser l’organisation de l’Éducation nationale et en particulier la manière dont on forme les maîtres, on nous annonçait le retour à la semaine de 4,5 jours, la suppression du redoublement et des notes « qui sanctionnent » et la fin des devoirs à la maison. Cerise sur le pompon (!) l’annonce en fanfare du rétablissement de la formation des maîtres qui, comme tout le monde le sait, avait été ignominieusement abolie par le prédécesseur dont on taira le nom par pudeur.

On aurait du normalement se réjouir de ces mesurettes sympathiques sensées faire plaisir aux syndicats d’enseignants et de parents d’élèves (!) qui ont quand même le mérite de surtout se représenter eux même faute d’être représentatifs du corps enseignant et des parents d’élèves.

Mais bon, “post coïtum, animal triste” comme disait le philosophe. Où est la mise en place d’un vrai travail de fond sur ces méthodes pédagogiques qui posent questions depuis 30 ans ?

Quid des liens possibles entre ces méthodes ou l’enfant l’apprenant est censé en savoir tout autant, voire plus, que l’enseignant; et quid de la perte d’autorité et de crédibilité du corps enseignant auprès des élèves et/ou des parents qui en résulte ?

Quid des modes de recrutements des futurs enseignants, de l’administration pléthorique, du rôle du pédagogisme dans le déclin du savoir, de la manière dont sont élaborés et imposés les programmes ?

Mais s’attaquer à de tels chantiers n’était sans doute pas assez ambitieux pour les chantres de la normalité et de l’anti bling-bling.
Il était préférable de revenir aux bonnes vieilles lubies qui font vibrer et remettre en place ce qui ne marchait pas avant mais que « l’autre » avait osé profané !
On aurait pu se réjouir du retour à la semaine de 4 jours et demi (après tout cela faisait qu’un détricotage de plus) car, dixit le discours de refondation, « on ne peut se plaindre de la baisse de nos résultats dans les classements internationaux » quand on travaille que 4 jours par semaine (ça ressemble à du travailler plus pour gagner plus !). Or, surprise la demie journée supplémentaire ne sera pas faite pour favoriser de nouveaux apprentissages, mais permettra de récupérer 1 heure l’après-midi pour faire à l’école les leçons qui ne seront plus faites à la maison !

Alors que la refondation du lien de confiance entre parents et enseignants aurait pu être envisagée comme essentielle, on propose de les désimpliquer un peu plus en supprimant les devoirs à la maison qui favorisent l’implication des parents, et les notes qui leur permettent de savoir où en est leur enfant.
Au nom de l’égalité, on propose aux parents de moins s’impliquer dans les leçons de l’enfant sous prétexte que les pauvres ne le font pas (on le sait bien les pauvres, ça s’implique pas et ça se désintéresse de leurs enfants, ben voyons !).

On aurait pu imaginer qu’un gouvernement qui se dit attentif aux immigrés et aux personnes défavorisées, repense la manière de créer du lien avec ces parents dits défavorisés, désinvestis de l’école car complexés, ne maitrisant pas le français, ne comprenant pas le système, le vivant souvent comme une agression et une humiliation. Mais non ! Il est sans doute plus facile de supprimer le redoublement et les notes qui « sanctionnent et humilient » plutôt que d’inventer ou d’étendre des dispositifs qui invitent au dialogue, à l’implication et à la motivation.

Beaucoup de parents n’ont plus confiance dans un corps enseignant sur lequel ils projettent leurs propres peurs et leurs propres complexes : ce n’est pas en laissant entendre qu’effectivement jusque-là les enseignants étaient très sévèrement injuste et pas gentil en donnant du travail à la maison, en punissant par le redoublement, en humiliant par leurs mauvaises notes que ces parents vont se mettre du jour au lendemain à leur faire confiance.

Le mammouth a accouché d’une souris me direz-vous, mais attention ! Pas de n’importe quelle souris : pas une de ses affreuses bébêtes suintant la haine de l’autre et l’injustice, une gentille souris, un Mickey mouse.
Prenant le contre-pied du méchant Pat Hibulaire qui avait odieusement tyrannisé la démocratie, notre président des Bisous nous offre un gentil petit Mickey qui évolue dans le monde merveilleux du Disneyland de la république que va redevenir l’éducation nationale ; un monde merveilleux aux façades enchantées et colorées qui devront faire oublier la violence du monde extérieur et la bêtise ambiante, et tant pis si ce monde enchanté n’est composé que de décors en carton-pâte, loin de la réalité.

Car l’essentiel n’était-il pas ailleurs ? Il fallait rassembler, faire confiance, rassurer, réunifier…

L’histoire de France nous rappelle pourtant que les « je vous ai compris » peuvent décevoir encore plus qu’ils ont fait espérer et, de ce fait, peuvent engendrer des violences et des jusqu’auboutismes dramatiques.

La refondation tant promise de la maison éducation nationale n’aura pas lieu. Faute de pelleteuses et d’architectes on aura droit à du papier peint et du replâtrage, c’est déjà ça, c’est encore ça !.

Il est indispensable de retravailler les fondations, mais aussi l’architecture d’une éducation nationale exsangue qui peut rappeler, allez donc savoir pourquoi, la maison branlante de Numérobis, le petit architecte si merveilleusement décrite dans l’album Astérix et Cléopatre. Lorsque seul le papier peint retient le mur, et que l’on cache les lézardes avec de jolis stickers, on ne l’empêche pas de s’écrouler petit à petit, cela permet au moins d’entretenir l’illusion que tout est pour le mieux dans le meilleur des mondes.

Repenser les fondations aurait nécessité de penser une architecture nouvelle ; penser l’architecture implique sûrement de penser la finalité de l’école autrement qu’en terme idéologique.
C’est peut-être trop compliqué quand le monde n’est pas perçu en fonction de ce qu’il est, mais en fonction de l’idée que l’on s’en fait.

> le blog d’Alain Versedetout

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4 Commentaires

  • Goupille , 13 Oct 2012 à 12:45 @ 12 h 45 min

    Constat accablant. Le problème étant que tout est si flou dans ce bazar.

    Combien de profs adhèrent au naufrage actuel ?

    Combien sont révoltés, mais se taisent pour des questions d’avancement et de totalitarisme syndical ? Il n’est pas très glorieux de voir que c’est généralement à l’âge de la retraite que certains ont écrit des livres de dénonciation…

    Combien sont prêts à faire le pas de côté et prendre le risque de la bagaude ? Dans le monde gallo-romain, qui, selon la vulgate, a été l’arrivée de la Lumière chez les Sauvages (comme Jack Lang en 1981…), les Gaulois, au bout d’un certain temps, se sont lassés de faire les frais de ces “fous de Romains” et de leurs élites collaboratrices. Ils sont allés se réfugier dans les forêts et derrière les marécages pour vivre leur vie de Gaulois en paix… 75% du territoire était en bagaude.

    La solution est sans doute là : dans le privé, dans l’enseignement parental, et dans les écoles de villages co-gérées avec les parents, la mairie, les anciens qui, eux, ne sont pas analphabètes et ont appris à lire, écrire, comper, “comme en 1900”, disait tel directeur d’école pourtant responsable de résultats particulièremenr calamiteux.

    Ceci pour l’acquisition des bases. Parceque le problème est dans ce dont on ne parle jamais : le Primaire. Tout le reste après n’est que la suite logique d’architectures individuelles confiées à Numerobis.

    Alors, aux profs de choisir : soit l’impératif désir de transmettre aux générations futures, soit le peuple du camping-car et des vacances et de la Camif et de la Préfon…
    Prendre le risque de quitter enfin l’école et de se fondre dans la vraie vie.

  • hector galb. , 13 Oct 2012 à 18:58 @ 18 h 58 min

    Moi je me demande comment les profs d’histoire ne se sont pas encore réunis en assemblée générale pour dénoncer la “refonte” de leur programme. Honte sur eux en tant que groupe concerné personnellement.

  • Mizette , 14 Oct 2012 à 14:25 @ 14 h 25 min

    à hector galb.

    Ajoutez y les profs de Physique-chimie qui ne connaissent même pas leur programme pour la terminale S ! apparemment, il ne reste plus grand chose de l’ancien programme, il suffira bientôt de feuilleter “science et vie” cela conviendra !

  • Bonsens , 15 Oct 2013 à 11:18 @ 11 h 18 min

    Il est vraiment urgent de tout mettre à bas et de reconstruire pierre après pierre cette usine à gaz qu’est l’Educ Nat. Je suis enseignante vacataire et comme l’état manque de bras, je peux être envoyée en terminale comme en maternelle…. oui oui oui!!!!
    Je suis actuellement sur un remplacement en collège, 3 classes de sixième et cinquième en français.Hormis quelques élèves qui sortent du lot car ils savent lire, écrire et je suppose compter, le reste est à l’avenant. Sur une dictée de 15 lignes ( ahh Madame c’est super long )
    plus de 20 fautes : orthographe, conjugaisons etc etc . j’ai mis 1 pour ne pas mettre 0. ( Mais Madame c’était pas préparé ). C’est à peine si les élèves connaissent le passé simple, alors les temps du subjonctif autant les oublier…
    Je ne suis que vacataire, mais je me pose une question : Qu’ont fichu les enseignants du primaire durant 5 ans ?

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