Le syndrome Balthazar Picsou

Vous connaissez sans doute Balthazar PicsouScrooge McDuck (1) en version anglophone, l’oncle de Donald Duck qui se trouve par ailleurs être à la tête d’une fortune estimée par Forbes à environ 44,1 milliards de dollars en 2011. L’oncle Picsou est donc immensément riche mais ce n’est pas tout ; il a une autre particularité, une caractéristique qui tient à sa personnalité : Balthazar Picsou est incroyablement radin.

Jugez par vous-même : depuis le début de sa carrière en 1947, la quasi-totalité des dollars qu’il a gagnés sont allés rejoindre son coffre géant de Donaldville. Cela fait donc 66 ans qu’il amasse des dollars sans jamais dépenser un cent ; 66 longues années qu’il traine la même redingote et le même haut-de-forme élimé. Si je vous en parle aujourd’hui, c’est que la pingrerie de Picsou n’a rien d’anecdotique, ce n’est pas un simple trait de personnalité ; il est en réalité atteint d’une pathologie grave : ci-après, le syndrome Balthazar Picsou.

Description clinique

Pour bien comprendre, je vous invite à considérer un billet de banque – de 5, 10, 20 ou 50 euros ; le premier qui vous tombe sous la main – et à vous poser la question suivante : qu’avez-vous entre les mains si ce n’est un morceau de papier imprimé ? En d’autres termes : par quel miracle ce bout de papier a-t-il de la valeur à vos yeux alors que – par exemple – le journal d’avant-hier n’en a pratiquement aucune ? Eh bien c’est extrêmement simple : c’est uniquement parce que vous savez ; parce que vous avez la certitude que vous pourrez échanger ce billet contre des biens et des services qui rendent votre vie plus agréable.

Si cette idée vous chiffonne, essayez d’imaginer un monde dans lequel vous possédez que baignoire pleine à ras-bord de billets de 100 euros alors que tous les magasins auxquels vous pouvez raisonnablement accéder sont désespérément vides : il n’y a rien à acheter. Auriez-vous le sentiment d’être riche ? Vous ne pouvez acheter ni vêtements, ni nourriture : diriez-vous que votre situation matérielle est enviable ? Probablement pas.

Eh bien pour Balthazar Picsou, comme pour toutes celles et ceux qui sont atteint du syndrome du même nom, c’est exactement le contraire : ils se fichent éperdument des richesses réelles, du confort et du bien-être que leur argent leur permettrait d’acquérir ; ils accumulent de l’argent pour le seul plaisir d’en avoir beaucoup (2). Autrement dit, pour celui qui est atteint du syndrome Balthazar Picsou, (i) un billet de banque a de la valeur indépendamment des biens et services qu’ils permet d’acheter et (ii) un billet de banque a toujours plus de valeur que les biens et services qu’il permet d’acquérir.

Une explication rationnelle du mercantilisme

Je vous vois sourire d’ici. Vous pensez sans doute que cette histoire de syndrome Balthazar Picsou n’a ni queue ni tête et que ce n’est que pure invention de ma part. Eh bien, détrompez-vous : le mal est bien réel et il est infiniment plus répandu que vous ne le pensez. Par exemple, Jean-Baptiste Colbert, Marine le Pen, Arnaud Montebourg, toutes celles et ceux qui pensent que le déficit de notre balance commerciale est un problème et toutes celles et ceux qui plaident ou ont plaidé pour la mise en œuvre de politiques protectionnistes en sont atteints.

Je m’explique : imaginez que nous vivions dans un monde sans argent, un monde de troc où nous échangeons uniquement des produits contre d’autres produits. Dans un tel monde, un déficit de la balance commerciale n’aurait aucun sens, n’est-ce pas ? À chaque importation de produit correspondrait une exportation de produit de valeur équivalente (sinon, la transaction n’aurait pas lieu) et la balance commerciale serait, par définition, toujours équilibrée. Et maintenant, imaginez qu’au lieu d’exporter des produits, nous exportons des billets : pourquoi diable cela nous appauvrirait-il ?

Vous aurez beau tourner autour du pot, la seule explication, c’est que celles et ceux qui pensent qu’un déficit de la balance commerciale nous appauvrit sont intimement convaincus, sans même le réaliser, que 100 euros en billets de banque ont plus de valeur que 100 euros de marchandises. C’est une manifestation du syndrome Balthazar Picsou. Dans les cas extrêmes, le patient préfère mourir de faim ou de maladie plutôt que d’échanger ses précieux billets contre de la nourriture ou des médicaments.

Rêve de planche à billets

C’est-à-dire que pour les personnes atteintes de cette pathologie, le billet de banque que vous tenez entre vos mains n’est pas un moyen pratique d’échanger, de conserver ou d’évaluer de la richesse, il est la richesse ; à la limite, rien d’autre n’a de valeur. Ainsi, de la même manière que l’opération qui consiste à exporter des billets de banque pour importer de l’or donne lieu, à leurs yeux, à un appauvrissement, le simple fait d’imprimer des billets constitue une source intarissable d’enrichissement.

Naturellement, nous savons vous et moi que ce n’est pas en remplissant nos baignoires de billets que nous garnirons les étals des marchands ni, par voie de conséquence, nos garde-mangers. La théorie quantitative de la monnaie, dûment étayée par quelques siècle d’histoire, nous a clairement apprit qu’à trop multiplier les billets au regard des richesses réelles produites, on obtient qu’un seul effet : la dévaluation de la monnaie, c’est-à-dire de l’inflation. Nous savons, en somme et comme Jean-Jacques Rousseau le résumait si bien, que « l’argent n’est pas la richesse, il n’en est que le signe ; ce n’est pas le signe qu’il faut multiplier, mais la chose représentée. (3) »

Mais pour celui qui souffre du syndrome Balthazar Picsou, la monnaie se confondant complètement avec la notion de richesse, il n’est pas de problème qu’il ne pense pouvoir résoudre en imprimant des billets : Les salaires ne sont pas assez élevés ? Imprimons des billets et distribuons-les ! Il y a du chômage ? Imprimons des billets et utilisons-les pour payer des salaires ! l’État est endetté ? Imprimons des billets et utilisons-les pour rembourser la dette publique ! Au bout du compte, lorsque tous cherchent à freiner ses ardeurs, le sujet s’imagine couramment victime d’un obscur complot et sombre dans la paranoïa.

Si, au regard des symptômes exposés ci-dessus, vous pensez être vous-même atteint du syndrome Balthazar Picsou, je ne saurais trop vous encourager à consulter un spécialiste de toute urgence.

> le blog de Georges Kaplan

1. Si les écossais ont la réputation d’être radins, c’est probablement du à l’extraordinaire efficacité de leur système bancaire et financier entre 1716 et 1845 ; un système de monnaies privées en concurrence qui fonctionnait pratiquement sans aucune régulation.
2. Balthazar aime aussi s’y baigner mais c’est un autre problème.
3. Jean-Jacques Rousseau, Du contrat social (1762).

Lire aussi :
> Picsou, un modèle libertarien ? par Daniel Jagodzinski

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5 Commentaires

  • Gisèle , 15 Jan 2013 à 12:19 @ 12 h 19 min

    Il suffit que Dieu décide de ne plus faire briller le soleil , et de faire tomber la pluie … et la richesse planétaire ne sera que néant ….

  • Gisèle , 15 Jan 2013 à 12:31 @ 12 h 31 min

    Au fait ..il me semble que l’oncle picsou est un des personnages du journal de Mickey …les bénéfices de ce journal enrichissent quel parti déjà ??
    Je sais que là n’est pas le sujet , mais c’était juste une réflexion .
    Réflexion aussi sur le ”’ mercantilisme ” … les marchés mondiaux … le triple ou le double A .. etc …
    L’argent a toujours été le ” nerf de la guerre ” depuis que cette notion a été inventée .
    Mais rassurez vous .. quand la planche à billets sera en panne , la puce électronique la remplacera . Et sans elle , vous ne pourrez rien acheter non plus …. la carte bancaire en est un avant goût . Et en plus , cette puce refermera à jamais la porte de la liberté individuelle .

  • K. , 15 Jan 2013 à 13:31 @ 13 h 31 min

    Quand j’échange un ordinateur contre un billet et que je fais le compte 5 ans après, le vendeur à un billet diminué de l’inflation, moi, j’ai une bouse: l’échange de valeur, s’il est égale au temps initiale se détériore par la suite, trop souvent en défaveur de l’acheteur.

    Vu la quantité de bien consommable qu’on importe (pétrole), on s’appauvrit en “frais de fonctionnement”.
    Le raisonnement proposé dans l’article est bon pour l’exemple de l’achat d’une maison (et encore, sur du court terme uniquement – 20 ans).

    Quand on consomme, on détruit la valeur. (c’est pourquoi il faut travailler, pour reconstituer la valeur détruite, ou l’augmenter – encore mieux). Avoir une balance commerciale non équilibrée, c’est (dans notre cas) donner à l’étranger plus de latitude dans son développement que pour nous.

    Enfin, un politicien n’est pas un con. C’est parfois une personne mauvaise, lâche, calculatrice et manipulatrice, mais pas un con. Leur donner cette excuse est le meilleur moyen de se faire avoir.

  • remy , 17 Jan 2013 à 1:33 @ 1 h 33 min

    Il fallait ajouter, oubli fort malheureux, que la monnaie en circulation ne correspond pas au 800ème de sa réalité marchande (du fait de la spéculation des banques) et que l’or des réserves d’Etat… n’en est apparemment pas, puisqu’on (des acheteurs chinois) a découvert que bon nombre de lingots d’or de la Réserve Fédérale contenait, ici du tungstène, là du plomb ! Je vous laisse retrouver cette information des plus cocasses et des mieux étouffée. Bref, tout continue comme si, jusqu’au jour où…

  • remy , 17 Jan 2013 à 1:38 @ 1 h 38 min

    Précisions au sujet de l’or faux: ce n’est pas un phénomène isolé qui éviterait les institutionnels, comme le veut le Figaro, mais une réalité d’une ampleur suffisamment vaste pour que des sénateurs US aient exigé une expertise de l’or de la Fed. Le déficit US pourrait expliquer bien des choses. Et la France ? Avec ses près de 10.000 milliards dehors, combien a-t-elle d’or vrai ?

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