Seule une droite agressive gagnera pleinement les élections ! (1/3)

A la mémoire de ce génie de la pensée politique que fut Julien Freund.

A titre personnel, je suis ravi du succès de mon article précédent sur Marine Le Pen (Cf. ici et ) qui a suscité un grand nombre de commentaires argumentés souvent très intéressants. Certains ont été surpris, à juste titre, de la dureté du propos qui avait pour but de montrer, à travers une politique-fiction, un exemple de ce que devrait être une véritable campagne de droite : polarisée, sûre d’elle-même et vindicative. L’histoire des élections en France ou à l’étranger démontre que c’est uniquement lorsque la droite est agressive qu’elle s’impose dans les urnes.

1) L’immortelle et universelle opposition gauche/droite

Certains commentateurs ont écrit que les concepts de droite et de gauche sont dépassés. En vérité, il ne le sont absolument pas et ne l’ont jamais été. Lorsque les Français expriment dans les sondages que les notions de droite et de gauche sont désuètes, cela signifie qu’aucun parti politique n’est réellement clivant. En revanche, selon l’étude de Philipe Baccou détaillée dans mon billet précédent, la majorité des Français se revendique de droite ou de gauche. Plus encore, nous remarquons à travers l’histoire politique mondiale que cette césure a pour ainsi dire toujours existé, à travers tous les régimes, qu’ils soient oligarchiques, monarchiques ou démocratiques. Que nous soyons à Athènes, à Sparte ou au sein de la Rome antique républicaine ou impériale, la scène politique s’est toujours scindée entre conservateurs et progressistes.

a) La Rome antique

La république romaine n’était absolument pas démocratique mais aristocratique : seules les grandes lignées familiales régentaient la cité. Mais elles étaient divisées entre progressistes se revendiquant proches du peuple et conservateurs jaloux de leurs privilèges. En 133 avant Jésus-Christ, éclata une très longue guerre civile qui enclencha la mue de la République en Empire, provoquée par la révolte de deux grands aristocrates, les Gracques, révulsés par le sort piteux réservé aux soldats-citoyens romains. En effet, « ils s’étaient rendu compte que les citoyens romains les plus méritants, ceux qui avaient participé aux guerres de conquête, vivaient dans la misère. Revenus de campagnes, ils retrouvaient leur petit domaine, au mieux abandonné, au pire vendu au voisin par une épouse qui, juridiquement, ne pesait d’aucun poids », explique l’historien Yann le Bohec.

Nos deux aristocrates proposèrent une loi agraire consistant à privatiser des lopins de terres « publics » (c’est-à-dire appartenant aux grandes familles) pour que les malheureux vainqueurs puissent en jouir. Face au refus obtus d’une partie des grandes lignées, ils constituèrent au Sénat un parti dit « des Populaires » – ce à quoi répondirent les opposants en se regroupant sous la bannière des Optimates signifiant les « meilleurs ». Bien qu’elle eût toujours existé sociologiquement, la distinction gauche-droite devint une consécration politique qui jeta la République dans la guerre civile. C’est le parti de « gauche » des Populaires qui eut gain de cause et qui imposa l’ordre avec César et son fils adoptif Octave. Mais le parti conservateur ne disparut pas pour autant et se transforma en un Sénat extrêmement traditionaliste, garant de l’art, des us et coutumes, de la religion et de la culture romains. Comme l’a remarquablement décrit Yann Le Bohec, le pouvoir impérial romain engendré par César ne fut jamais absolu, mais toujours couplé d’un Sénat extrêmement puissant qui nommait tous les grands administrateurs civils et militaires.

Plus proche de nous, la monarchie française ne fut en aucun cas un bloc monolithique malgré l’unité incarnée par le Roi. Elle a toujours été traversée par une branche conservatrice et une branche progressiste. Par exemple, à partir de Richelieu et de Mazarin, la césure s’est faite entre légitimistes pro-royaux et orléanistes pro-aristocrates sous le mouvement de Gaston d’Orléans ; la fronde parlementaire ou les critiques du duc de Saint-Simon s’inscrirent dans ce clivage que l’unicité royale permit de temporiser mais pas de dissoudre.

b) La Chine actuelle

Et ce qui vaut pour l’histoire, vaut pour la géographie. La Chine de 2014 est devenue la première puissance mondiale, dépassant depuis quelques mois la parité de pouvoir d’achat américaine et depuis deux ans son commerce extérieur. Pourtant, sous le calme apparent et feutré du Parti communiste chinois, une fracture déchirante, aux conséquences mondiales, existe entre progressistes et conservateurs. Dans un très bon petit livre intitulé Impostures Politiques, la politologue Marie-France Garaud explique le pouvoir chinois : le président a un unique mandat de 9 ans et son successeur et le suivant sont déjà consacrés d’avance par le parti.

Mais la dernière succession, celle de Hu Jintao ne se passa pas du tout comme prévue. Ce dernier dirigeait la frange progressiste et bourgeoise du Parti qui fit rentrer, grâce à Deng Xiaoping en 1970, la Chine communiste arriérée dans la modernité capitaliste, se démarquant ainsi des « conservateurs maoïstes ». Mais une crise grave apparut dans les années cruciales 2009-2012, peu de temps avant la succession à la présidence. Les conservateurs maoïstes issus de l’élite administrative et militaire de la capitale tellurique de Pékin se distinguant de l’élite commerçante de la région maritime de Canton, reprit vigoureusement le dessus, imposant au Parti de sortir la Chine de sa neutralité naturelle et d’avoir dorénavant une politique étrangère combative face aux Etats-Unis dans le Pacifique, et de juguler la modernisation sociétale dans le pays. Le populiste Bo Xilai était la figure de proue de ce mouvement. Il fut évincé au dernier moment par un membre de son courant, plus discret mais encore plus ferme que lui : Xi Jinping.

Depuis, la Chine revendique de manière arrogante la mer de Chine, riche en hydrocarbures (dont elle a cruellement besoin), qu’elle considère dorénavant comme son propre territoire, ainsi que nous pouvons le voir sur les cartes officielles. En réaction, le Vietnam et les Philippines, très hostiles – du fait de leur histoire respective – à l’Amérique, ont demandé néanmoins en urgence à l’Oncle Sam, trop content d’avancer ses pions pour contenir la nouvelle puissance chinoise, des bases militaro-nucléaires sur leur propre sol. De son côté, le Japon vient de voter une résolution pour une autonomie militaire et atomique, concédée par les Etats-Unis qui le lui refusaient depuis 1947. L’Histoire est de retour…

c) La droitisation de la France

Pourquoi ces continuelles fractures à travers le temps et l’espace ? Le remarquable philosophe de la politique, Julien Freund, dans son sublime ouvrage, Essence du Politique, en donne un indice. Fidèle à la ligne réaliste aristotélicienne, Julien Freund accepte que l’homme soit par nature un être politique – c’est-à-dire qu’il est biologiquement social ; qu’il est inévitablement porté à s’agréger en communauté politique. Mais, du fait de la multiplicité des individus, la communauté est obligatoirement fendillée par des intérêts contraires, se cristallisant souvent au travers d’une polarité entre conservatisme et progressisme. La société est donc intrinsèquement conflictuelle. D’où la sécrétion par la communauté d’un pouvoir politique, dont le but ultime est la sécurité extérieure et la concorde intérieure. Cela étant, l’efficience du pouvoir ne passe que par l’imposition d’une paralysie temporaire entre les administrés divergents. Puis ce pouvoir, fragile, après avoir accompli son devoir, s’effondre, laissant place à un autre répondant mieux au nouvel intérêt général de la cité, toujours fluctuant à travers les âges.

A l’inverse de ce que l’on nous serine à longueur de temps, le pouvoir politique n’est pas rassembleur d’une communauté politique mais gouverneur de cette même communauté. Il ne doit son existence qu’ à une partie de la communauté qui est temporairement plus forte que les autres.

Traduction pour la France de 2014 : un candidat politique ne doit pas tenter de séduire le courant opposé mais se concentrer uniquement sur ce que souhaite son électorat réel et potentiel qui le fera gagner parce qu’il est le plus important. Bref un candidat doit être extrêmement clivant. Actuellement, l’électorat de droite, qualitativement très à droite, est plus important en absolu que l’électorat à gauche, mais étant divisé entre le FN et l’UMP, il est relativement plus faible que l’électorat de gauche qui est beaucoup plus compact. A bon entendeur salut !

N’oublions pas évidemment, que selon Aristote et son lointain disciple Freund, un pouvoir ne peut émerger que d’un corps social relativement homogène racialement et culturellement, au risque que des intérêts ethnoculturels trop antithétiques ne soient incapables d’engendrer une puissance publique commune apte à les gouverner. Traduction : seule une minorité ethno-culturellement homogène avec la majorité se soumet pacifiquement au pouvoir émanant de cette majorité.

La France de 2014 vit un effondrement lent mais inéluctable du Système de mai 68 qui refuse toujours plus futilement de laisser prise à une nouvelle puissance conservatrice, civique et identitaire, en train d’émerger inexorablement. La population française de souche représente encore 85% de la société et se droitise très fortement. Et cette droitisation ne pourra que se traduire politiquement, à terme, plus ou moins dans la douleur si on l’empêche de s’affirmer aisément.

Dans une très bonne interview au Monde mise en lien par Jean-Louis de Morcourt, Patrick Buisson explique : « une récente enquête de l’IFOP pour la Fondation Jean-Jaurès atteste de l’émergence de cette droite des valeurs portée par un haut niveau de l’adhésion de l’opinion. D’aucuns persistent à garder les yeux grands fermés sur ce mouvement de fond. Ils voudraient vite refermer la parenthèse du sarkozysme et de la Manif pour Tous. Ils rêvent d’un retour à ces temps où la droite n’était qu’une moindre gauche ou, pour reprendre le mot de Muray, une ‘petite gauche de confort’. Avec cette mécanique implacable si bien décrite par Mark Twain : « les gens de gauche inventent des idées nouvelles ; quand elles sont usées la droite les adopte ». Ce ressort est cassé. On ne reviendra pas à la case ante-Sarkozy. Ceux qui voudraient à nouveau faire de la gauche et des médias les arbitres de la stratégie de la droite mènent un combat d’arrière-garde ».

Comme le montrent les études du statisticien Jérôme Fourquet, les adhérents et sympathisants des droites classique (UMP) ou populaire (FN) désirent ardemment une campagne à droite de leur candidat et aussi une coopération entre les deux partis du fait que leurs bases militantes respectives soient de plus en plus homogènes.

Seul un homme profondément conservateur et identitaire sera consacré par cette lame de fond populiste. Si Marine Le Pen, confondant trop dédiabolisation et gauchisation, respectabilité et normalisation, rentre dans le Système, en cédant sur les questions identitaires et conservatrices, elle perdra.

Car l’électeur français de droite de 2014 est politiquement identitaire – une nation n’est que la consécration politique d’une réalité ethnoculturelle spécifique préétablie, même s’il peut y avoir une petite minorité allogène parfaitement assimilée –, socialement conservateur – la culture n’est pas dissociable de la nature, elle-même régie par des lois biologiques qui ont un sens, une signification, une utilité objective pour et au sein d’un ordre cosmique –, économiquement libéral – ce qui n’interdit pas un Etat stratège du moment qu’il ne touche pas à la liberté entrepreneuriale* – et géopolitiquement unilatéral – qui se moque de la gouvernance mondiale, et ne s’occupe, unilatéralement, uniquement des intérêts et de la sécurité de son pays, à la manière d’Israël.

A suivre…

*Entre l’ultralibéralisme dégénéré et l’économie étatiste et socialisante d’un Mélenchon (que le FN trouve « intéressant » !), il y a un juste milieu très bien expliqué par le politologue Patrick Buisson: « l’économique est toujours le reflet d’une métaphysique. On est passé d’un capitalisme entrepreneurial qui, en osmose avec l’éthique chrétienne, conférait une valeur morale au travail, à l’investissement à long terme, à l’ascétisme et la satisfaction différée à un capitalisme financier qui privilégie la pulsion et la compulsion, le court-termisme et la jouissance instantanée. La crise économique actuelle est en réalité une crise de civilisation, celle d’une forme de capitalisme qui favorise des comportements humainement, socialement et économiquement destructeurs. »

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35 Commentaires

  • Dofiar , 19 Déc 2014 à 18:39 @ 18 h 39 min

    « Seule une droite agressive gagnera les élections ». L’agressivité, les idées, la doctrine, l’idéal, la droite l’avait quand elle était « monarchiste et catholique », mais la droite est devenue poule mouillée quand elle s’est calquée sur la gauche, quand elle a trahi ses idées à partir du Ralliement de Léon XIII à la république, la pire erreur du Vatican, devenu maçonnique à partir du Ralliement, honte et paradoxe puisque le Droit canon interdit l’appartenance à la franc-maçonnerie. AVANT LE RALLIEMENT, TOUS LES CATHOLIQUES ÉTAIENT ROYALISTES. Être républicain, ne soyons pas hypocrites, c’est obligatoirement être maçon (maçon sans tablier au minimum). À partir de ce moment-là, la droite, auparavant unie, s’est scindée en deux, l’une restant monarchiste, l’autre devenant républicaine, et c’est la monarchiste qui a les idées bien claires, tandis que l’autre, la républicaine, ménage la chèvre et le chou.

  • pnfo , 19 Déc 2014 à 20:41 @ 20 h 41 min

    Bonjour Dofiar. Ah la monarchie de droit divin… Ce qui me chagrine dans cette histoire c’est que c’est l’homme qui commande à Dieu. Et il a établi des règles de succession. Si c’était comme pour le roi David un prophète qui détermine le roi, on pourrait dire que c’est Dieu qui a choisi. Bien à vous.

  • Azerty , 19 Déc 2014 à 22:20 @ 22 h 20 min

    Une droite appuyée sur une vision catholique de l’Homme et du Monde, une droite aristocratique, une droite d’Ordre donc et une droite Royaliste, une “droite” dont les principes immuables ont trouvé leur suprême expression historique dans l’Ordre Teutonique. Par ailleurs, c’est George Steiner qui a défini de la façon la plus authentique dans une courte étude intitulé les “Logocrates” consacrée au rapport qu’ont entretenu des auteurs aussi variés que Maistre, Boutang et Heidegger mais liés par un tempérament commun, un rapport élitiste à la culture ayant pour fondement une place (non centrale) assignée à l’homme dans l’univers, ce qu’est un homme de droite, un logocrate, et par là-même ce qu’est une politique de droite. Toute personne qui veut réagir intellectuellement contre cette époque devrait lire ce texte court mais essentiel.
    Autre chose essentielle : la droite ne saurait se définir essentiellement par un rapport à l’argent. C’est la critique marxiste qui nous a imposé cette lecture aussi fausse que stupide mais, signe du triomphe culturel du marxisme, cette lecture passe aujourd’hui pour l’évidence même. La droite qui avalise cette lecture et qui ne craint pas de se définir d’abord et avant tout par le rapport à l’argent, c’est la droite libérale issu du régime parlementaire, cette droite puante qui n’existe en réalité que dans et par son rapport avec au socialisme.
    L’alternative au libéralisme et à l’économie étatiste ? Ce sont les principes de la droite traditionnelle véhiculés par la véritable doctrine sociale de l’Eglise et la grande pensée royaliste qui a été synthétisée dans la doctrine de l’Action Française.

  • Français désabusé , 20 Déc 2014 à 7:44 @ 7 h 44 min

    Seule une droite agressive gagnera pleinement les élections ? Ridicule, si vous êtes agressif comme l’infâme Sarkozy en 2007 et que vous appliquez un programme de gauche, ça n’a aucun intérêt !

  • Cap2006 , 20 Déc 2014 à 8:01 @ 8 h 01 min

    La droite conservatrice sur les questions societales et souverainiste représente 30 à 35% de l’électorat se déplaçant habituellement aux urnes.
    Et encore, parce qu’elle reprend à son compte l’assistanat et l’interventionnisme de l’état sur l’économie.

    Une droite aggressive sur l’organisation de l’économie vers une politique favorisant les rentiers, les entreprises existantes etc… risquerait d’y laisser des plumes.
    Une droite aggressive sur les valeurs morales, braquerait au delà du cercle des pratiquants. Plus personne ne souhaite le deremboursement des moyens contraceptifs, la mise au banc des divorcés ou des meres célibataires. Etc..
    Une droite aggressive sur l’identité et vis à vis de l’Europe n’a aucune chance de séduire au delà des affidés.

    Mais au moins, une droite aggressive aurait le mérite de retrouver sa fierté.

    Le combat pour sa fierté d’être de droite n’est hélas pas compatible avec les ambitions personnelles de ses leaders

  • A= Aristote , 20 Déc 2014 à 8:18 @ 8 h 18 min

    Complétement d’accord , j’ai d’ailleurs dit tout cela dans ma “Politique” que chacun devrait relire

  • Catholique & Français , 20 Déc 2014 à 9:22 @ 9 h 22 min

    Apparemment, sauf mauvaise compréhension de vos propos, pnfo, vos “idées” sont quelques peu embrumées : la question du mode de succession n’est pas sacrée ou centrale et peut parfaitement être discutée (succession type Ancien Régime, élection à la mode Conclave du Vatican etc… etc…). Ce qui est central ou capital, c’est l’origine du Pouvoir politique. Quant au commentaire de “Doflar”, pourquoi ricaner sottement : même s’il est un peu caricatural et ramassé, il résume très bien l’évolution de la “droite” depuis les “monarchiens” de 1789 jusqu’à la “droite” (” la droite” : ah ! ah ! ah !) contemporaine.

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