Philippe Simonnot : «l’euro est condamné, une dévaluation souhaitable et l’étatisme un danger»

Philippe Simonnot est Docteur ès sciences économiques. Egalement journaliste, il est l’auteur de nombreux ouvrages dont, récemment, Delenda America (Baudelaire) et Le jour où la France sortira de l’Euro (Michalon). Son regard sur la crise économique et financière que nous vivons détonne. Nouvelles de France l’a rencontré…

Philippe Simonnot, assistons-nous à une crise du capitalisme comme on l’entend souvent ?

C’est une crise du capitalisme car ce capitalisme est fondé sur la fausse monnaie. Ce n’est donc pas la crise du capitalisme en général mais d’un capitalisme dévoyé par la fausse monnaie.

Qu’entendez-vous par “fausse monnaie” ?

Je veux parler d’une monnaie qui n’est pas ancrée sur l’or, comme c’est le cas depuis le 15 août 1971, date à laquelle le Président Nixon a rompu le dernier lien subsistant entre l’or et le système monétaire international, via le dollar. Je m’en souviens encore : l’or valait 35 dollars l’once ! Evidemment, cette convertibilité limitait le pouvoir d’émission de la Réserve fédérale des Etats-Unis (surnommé la Fed, leur banque centrale, ndlr) et donc de toutes les autres banques centrales. Depuis, elles font n’importe quoi, la Fed en tête. Les taux de change sont partis dans tous les sens. Les banque et les entreprises ont dû inventer tout un système de couverture, toute une ingénierie financière très compliquée avec un système d’assurances complexes, qui font le bonheur des traders. Ce que nous vivons aujourd’hui, c’est la crise ultime d’un système pourri, d’autant plus pourri que très injuste et très inégal : toutes les institutions proches du pouvoir de l’Etat comme la haute fonction publique, le Trésor, la banque centrale, les banques s’en mettent plein les fouilles. Les grandes banques s’enrichissent d’autant plus aisément qu’elles seront toujours sauvées de la faillite par les banques centrales ou l’Etat.

Cette crise est-elle aussi due à l’euro comme l’assurent les souverainistes ?

L’euro est une crise dans la crise. Cette monnaie est une absurdité, comme je l’écris notamment dans Le jour où la France sortira de l’euro (Michalon). Cette monnaie artificielle a été créée pour des raisons politiques. Mais elle ne peut pas fonctionner car une monnaie suppose une certaine homogénéité dans sa zone de circulation. Cette condition, la zone euro ne la remplit pas. Seule une Europe fédérale aurait pu accueillir une nouvelle monnaie et le moins que l’on puisse dire, c’est que cette Europe n’existe pas même si on essaie en hâte de rafistoler une gouvernance économique. Cette super fausse monnaie est donc condamnée.

La situation de la Grèce est préoccupante. L’économiste Jacques Sapir écrit dans Le Monde que la dette hellénique est “aujourd’hui impossible à rembourser”… Que faire ?

Il faut laisser la Grèce sortir de la zone euro. Pour elle, le seul intérêt d’y être était de bénéficier de taux d’intérêts presque aussi bas que ceux de l’Allemagne. Elle s’est donc endettée à l’excès, bénéficiant d’un “effet d’aubaine”, comme le déclarait Philippe Herlin dans vos colonnes. C’est une des conséquences absurdes de l’euro ! Le problème de la Grèce, c’est qu’elle ne peut pas dévaluer mais que dans le même temps, elle doit supporter des taux qui sont ceux que supporterait un pays ayant dévalué sa monnaie. C’est un peu la double peine ! A moins que l’Allemagne rachète la Grèce – le premier roi grec, après l’indépendance conquise en 1832, n’était-il pas Othon, le second fils du roi de Bavière Louis Ier ? – je ne vois pas d’autre solution que le départ de la zone euro et la dévaluation. Et plus nous tarderons, plus les choses s’aggraveront. D’un côté, on nous dit que la Grèce ne représente que 2% du PNB de l’Union européenne, d’un autre, on nous explique que ce serait une catastrophe de reconnaître sa faillite. Il faudrait savoir : où bien la Grèce pèse, où bien elle ne pèse pas, notamment dans le bilan des banques, ce que je pense pour ma part…

Bref, il faut admettre que la Grèce ne remboursera pas. C’est ce que suggérait DSK dans son interview avec Claire Chazal dimanche dernier. Soit dit en passant, DSK a une mémoire aussi floue sur ce sujet que sur ce qui s’est passé dans la Suite 2 806 du Sofitel. Lorsqu’il était directeur du Fonds monétaire international, il pensait tout le contraire : il fallait prêter à la Grèce parce qu’elle était capable de rembourser…

Auriez-vous pu imaginer ce qui se produit aujourd’hui ?

Je l’ai imaginé, en effet, dans de nombreux articles et interventions publiques. J’avais même prévu, dans Le jour où la France sortira de l’Euro, que l’Italie verrait sa note dégradée cette année. C’est chose faite… Notre marche vers l’abîme est implacable…

Qui est le prochain pays sur la liste des dégradés ?

La France. Dans un récent article publié dans Marianne, je donne 8 raisons qui font que la France devrait voir sa note dégradée d’ici à 2012. L’une d’entre elles, c’est que la gauche a intérêt à une dégradation avant l’élection présidentielle. Elle serait alors certaine de l’emporter face à Nicolas Sarkozy. La question n’est d’ailleurs pas de savoir si la France verra sa note abaissée par les agences de notation mais quand… Après la victoire éventuelle de la gauche, la dégradation sera immédiate. Comme le Front populaire, la gauche se heurtera au fameux Mur de l’argent.

C’est inéluctable ?

On peut en effet parler de spirale infernale. Ce n’est pas la dette en valeur absolue qui compte mais le rapport entre produit national brut et dette, intérêts compris. La capacité de remboursement d’un Etat n’est rien d’autre que son économie, sa richesse, sa croissance. La spirale infernale commence lorsque, pour rembourser la dette, les gouvernements augmentent les impôts et diminuent les dépenses, ce qui impacte la croissance

Quelle serait la conséquence d’un départ de la zone euro et d’une dévaluation pour la Grèce d’en bas ?

La dévaluation permettra de faire repartir l’économie du pays. Le Général De Gaulle a bien dévalué de 30% le franc en 1958 et notre économie a redémarré. Depuis, nos dirigeants dévaluaient le franc tous les dix ans, voire plus. François Mitterrand l’a fait 3 fois au début de son premier septennat. A cause de l’euro, nous sommes en retard d’une dévaluation. La France tenait le coup grâce aux dévaluations du franc et à la réévaluation du deutschemark. Vous voyez bien qu’il y a un problème aujourd’hui où, même au niveau des exportations agricoles, la France perd des parts de marché…

Nos lecteurs et votre serviteur se demandent où placer leurs économies. Avez-vous des conseils à donner ?

Je ne sais pas quoi faire moi-même. Je voulais acheter de l’or il y a deux ans quand il était à 600 dollars l’once. Le banquier m’a dit : “vous êtes fous !”. L’once vaut aujourd’hui près de 1 800 dollars… Le problème de l’or, c’est que ses transactions sont taxées. Une manière de protéger les monnaies officielles. C’est un peu la taxe Tobin avant l’heure. Quand on sait que l’once d’or a atteint en 1980 800 dollars de l’époque soit 2 600 dollars actuels, il est permis de penser qu’elle va continuer à monter.

Depuis le 15 juillet 2011, les particuliers américains ne peuvent plus acheter d’or. Les pouvoirs publics prétendent avoir pris cette décision pour les “protéger”. Qu’en pensez-vous ?

Quand le pouvoir commence à interdire aux particuliers de spéculer sur l’or, c’est que ça va très mal. C’est un signe d’affolement. Nous avons connu ça pendant la Révolution française et pendant la banqueroute de Law en 1720 (résumé), du nom du banquier écossais John Law qui avait convaincu la monarchie française de recourir au papier-monnaie. Cette faillite provoqua la panique. Des Parisiens, voulant récupérer leurs économies mourront même étouffés rue Quincampoix où siégeait la banque de Law. A ces époques, même la possession d’objets de piété en or était proscrite !

Les épargnants français doivent-il craindre la faillite de certaines banques alors que le fonds (étatique) de garantie des dépôts (100 000 euros par compte et par banque) possède moins de 2 milliards d’euros (30 euros par Français) ?

Non. Les banques ne peuvent pas faire faillite dans la mesure où l’Etat viendra de toutes les manières s’y substituer.

Avec quel argent ?

L’Etat a les moyens du contribuable. C’est le contribuable qui va trinquer.

Vous savez, aller chercher ses billets à la banque, comme le proposait Eric Cantonna, ne sert à rien. Vous ne retirerez que du papier et resterez prisonnier de cette fausse monnaie. C’est seulement si la monnaie était convertible en or que cela servirait d’aller à la banque et d’exiger la conversion de vos billets en or. Cela forcerait les banques à avoir en stock assez d’or ! Et elles feraient moins de bêtises…

Donc, pour revenir à votre question initiale, je ne donne pas de conseils car, moi-même, je ne sais pas quoi faire. Notre monde est sans repère et tout peut arriver. Cette incertitude complète, ce brouillard total est un handicap pour l’économie : comment voulez-vous que les entreprises investissent dans ces circonstances ? Seuls les spéculateurs dans le coup trouvent leur compte à cette drôle de situation… Je dis ça depuis 3 ans, sans que la plupart de mes confrères économistes m’entendent. Ceux qui ont pignon sur rue, servent le gouvernement ou/et les banques, défendent l’euro et sont keynésiens. Ils refusent de voir l’évidence, à savoir que les interventions des banques centrales n’ont faire qu’aggraver le mal. Les banques centrales ne sont pas des pompiers mais des pyromanes ! Et c’est à ces pyromanes que l’on demande d’éteindre l’incendie.

Quel regard portez-vous sur les Etats-Unis ?

Les Etats-Unis sont au cœur du système. Ils vivent en imprimant de la monnaie, le dollar, encore reconnue sur le plan international, faute de concurrents sérieux. Barack Obama ne sait plus où donner de la tête. Sa politique économique a échoué lamentablement. Le chômage n’a toujours pas commencé à baisser. Cela prend des proportions ubuesques. Le taux 0 que la Fed propose pendant les deux prochaines années ne fera pas redémarrer l’économie. Cet argent va nourrir la spéculation. Si j’étais Américain, je soutiendrais le Tea Party et voterais pour Ron Paul aux primaires républicaines.

Craignez-vous, comme le spécialiste en finance Philippe Herlin dans nos colonnes, une hyperinflation pour demain ou après-demain ?

Philippe Herlin s’est sans doute inspiré du papier que j’ai écrit pour la revue Sociétal il y a trois ans et qui a été repris sur le site de Turgot*.

Il est en effet assez logique de craindre l’hyperinflation, étant données les circonstances. La seule sauvegarde, c’est la mondialisation. Heureusement pour les consommateurs, les marchés restent ouverts et grâce à la concurrence des pays émergents comme la Chine ou l’Inde, les prix restent bas. Ce, bien que les prix chinois augmentent de 6% chaque année, car ceux-ci partent de très bas. En ces temps incertains, de gigantesques liquidités, créées par les banques centrales, cherchent à se réfugier dans des actifs comme l’immobilier de luxe ou parisien, les matières premières, l’or ou les tableaux dont les prix sont en forte hausse. En 2008, l’inflation de la France était de 2,8%. C’est énorme ! Rendez-vous compte que 3% d’inflation équivaut à un doublement des prix en moins de 24 ans3% d’inflation, c’est comme si vous payiez 3% de tous vos achats en impôts à l’Etat. C’est l’impôt le plus injuste, qui frappe même ceux qui ne paient pas d’impôts. Autre exemple : à la veille du passage à l’euro en 1999, le franc avait perdu 99,9% de sa valeur par rapport au franc de 1914 qui venait d’être détaché de l’or à cause de la Grande guerre… Il faut savoir que le XXe siècle a été un siècle d’inflation sans précédent.

Pourquoi ?

Tout simplement parce que la monnaie n’est plus convertible en or.

Mais pourquoi l’or ? Comment se fait-il que la valeur de ce métal se soit imposée à tous sur la Terre depuis l’Egypte antique ?

Bonne question ! Il y a deux explications principales : la première, c’est que l’or est inaltérable. Toute la quantité d’or découverte depuis les origines de l’humanité existe encore même si une petite partie sommeille dans certaines tombes et au fond des mers. Dans ce bas monde où tout est fluctuant, l’or est l’élément le moins variable que l’on connaisse.

Seconde explication : l’or a pour autre qualité d’être transformable indéfiniment. L’argent partage ces qualités à ceci près qu’il est moins inaltérable et qu’il en faut dix fois plus, en terme de poids, pour atteindre la même valeur. Car l’or est léger. Vraiment, c’est un miracle de la nature et, bêtement, nous, êtres humains, nous n’en profitons pas. Nous Français, avons stupidement arrêté de nous en servir depuis le tout début de la Grande guerre, parce que la Banque de France n’en possédait plus assez pour rembourser sa monnaie.

Est-ce que c’est réaliste de prôner, aujourd’hui, un retour à la monnaie-or ?

Depuis le début de la crise, je prône ce retour. Lors de la sortie de mon livre Le jour où la France sortira de l’Euro, j’ai reçu un soutien assez inattendu du Président de la Banque mondialeRobert Zoellick. Bien sûr, il a ensuite été accablé d’insultes… D’une certaine manière, on est déjà à ce retour de la monnaie-or. Quand Madame Ben Ali a fichu le camp, qu’a-t-elle pris avec elle ? De l’or. Et je serais prêt à parier que Kadhafi a emporté de l’or dans sa fuite… En ce moment, je relis une biographie de Louis-Ferdinand Céline signée Henri Godard. On y apprend que l’écrivain, qui se méfiait non seulement du franc mais des banques françaises, avait converti ses droits d’auteur en or placé en Allemagne puis au Danemark grâce auquel il survécut plusieurs années…

Et le platine ?

C’est un métal qui présente de grandes qualités mais qui n’est pas aussi malléable que l’or. Rappelez-vous que l’or n’a jamais été imposé par un Etat. Il est arrivé tout seul, par la sélection des marchands, par le marché. Les coquillages ou le bétail (qu’on ne peut pas couper en morceaux…) n’ont pas longtemps fait le poids face à l’or ! Quand au bronze, il se dégrade. Contrairement à l’or… Revisionnez la conférence de presse du Général de Gaulle du 4 février 1965, c’est un panégyrique de l’or.

Est-ce que le libertarien que vous êtes ne craint pas que les Français jettent le bébé (le capitalisme) avec l’eau du bain (ses dérives) ? On lit beaucoup de remises en cause du capitalisme, y compris du capitalisme non dévoyé…

C’est le danger de la situation actuelle. Le capitalisme dévoyé est confondu avec le capitalisme lui-même. Nous assistons par conséquent à un retour de l’Etat, y compris à droite, y compris même à l’extrême-droite. C’est une véritable catastrophe : nous allons nous en sortir avec plus d’Etat…

Vous croyez quand même que l’Etat peut nous permettre de nous en sortir ?

Pardon, je voulais dire que nous allons essayer de nous en sortir de cette manière. En fait, nous allons aggraver la situation. Tout ce que l’on nous raconte sur l’Europe fédérale, c’est plus d’Etat et plus de monnaie de singe, ce qui fausse évidemment la perception que l’on a de l’économie de marché. Les esprits sont tellement désinformés par le pouvoir et les économistes du pouvoir que nous allons vers de plus en plus d’Etat et de moins en moins de prospérité. Pour être honnête, je trouve l’avenir bien sombre. Nous sommes très peu d’économistes en France à défendre une position libertarienne que je qualifierai de bon sens et n’avons quasiment pas voix au chapitre. Merci de me donner la parole.

*Philippe Herlin nous indique qu’il ne connait pas ce texte mais qu’il le lira avec intérêt.

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7 Commentaires

  • Bedel , 21 Sep 2011 à 8:33 @ 8 h 33 min

    Enfin un peu de bons sens…. bravo !

  • JG , 21 Sep 2011 à 12:07 @ 12 h 07 min

    La prétention de ce monsieur n’a d’égal que les lieux communs qu’il enchaîne.

  • chetou Cameroun , 29 Nov 2011 à 15:27 @ 15 h 27 min

    Enfin un peu de bon sens, je veux dire un peu plus de volonté et moins de cupidité. qu’est-ce qu’il y a que ces économistes nous font croire que nous ne comprenons rien alors que c’est eux qui comprennent mis font croire qu’ils ne comprennent rien.

    La notion de richesse, qui est riche et qui est pauvre, celui qui est très endetté ou celui qui possède des richesses naturelles.

    La crise en un seul mot c’est l’expression du briganterisme des Etats dit developpés qui font passer leurs idées comme bonnes.

    Que ceux qui prétendent connaître toutes les théories du banditisme nous colle la paix et nous laisse vivre en paix.

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