Interdit d’interdire ?

Tribune libre de Christian Vanneste*

“Le Congrès ne fera aucune loi pour conférer un statut institutionnel à une religion, qui interdise le libre exercice d’une religion, qui restreigne la liberté d’expression, la liberté de la presse, ni le droit des citoyens de s’assembler pacifiquement. » Ce premier amendement à la Constitution des États-Unis prend toute sa valeur dans le « contexte actuel » appelé en renfort par le Premier ministre pour restreindre un peu plus, au moins par l’auto-censure, la liberté d’expression dans notre pays. Si on en appliquait l’esprit dans le monde, et en France, il n’y aurait aucun problème puisque Charlie Hebdo aurait le droit constitutionnel de publier ses caricatures sans qu’un gouvernement ou un tribunal puisse l’en empêcher et que les personnes choquées auraient, elles aussi, le droit de manifester PACIFIQUEMENT. Le fait qu’on mette en cause la liberté de s’exprimer et celle de manifester est préoccupant pour l’avenir de notre démocratie. Cela suscite, de ma part, trois réflexions.

D’abord, il faut souligner le courage de cette publication. Charlie Hebdo a déjà été victime d’un attentat. Il ne cède pas à la menace, et ne procède pas de l’esprit munichois qu’on voit renaître à cette occasion. Surtout, derrière la grossièreté superficielle des caricatures, apparaît un message plus subtil, qui consiste à dire qu’il n’y a pas égalité dans l’application de la loi, ou pour le moins, dans la réaction de l’opinion publique et des médias qui la forgent : il y a des « intouchables ». Il suffit, pour en prendre conscience, de rapprocher les protestations actuelles de celles qu’avaient soulevées deux pièces de théâtre qui traitaient la Personne du Christ avec une rare obscénité. Nous ne sommes pas au Pakistan : il n’y a pas chez nous de loi sur le blasphème qui puisse menacer la vie ou la liberté d’une Asia Bibi. Dans les deux cas, il n’y a donc aucune raison d’interdire, mais il est tout à fait légitime de manifester son désaccord, ne serait-ce que pour dénoncer la participation de l’argent public à de tels messages.

Ensuite, ce doit être pour nous l’opportunité d’une introspection de notre arrogance nationale. Depuis Tocqueville et la géniale Démocratie en Amérique, on ne peut prétendre que la liberté d’expression ait connu la même prospérité des deux côtés de l’Atlantique. La Cour suprême a constamment rappelé l’importance du premier amendement, y compris lorsque des symboles nationaux comme le drapeau ne sont pas respectés. Dans notre pays, au contraire, si les textes fondamentaux, national (a.11) ou européen (a.10), placent la liberté d’expression au plus haut niveau de la hiérarchie des normes, la loi sur la liberté de la presse, tardive en 1881, a été à plusieurs reprises restreinte de manière de plus en plus contestable. En 1972 (Pleven), 1990 (Gayssot), 1992 (Code pénal), 2001 (Taubira), 2004 (Halde), des textes contre le racisme ou la discrimination ou encore des lois mémorielles ont, avec constance pour la gauche et inconscience pour la droite, parcouru l’enfer et ses pavés, ces bonnes intentions qui sournoisement créent la dictature molle du politiquement correct, le terrorisme intellectuel qui étouffe la pensée avant qu’elle ne s’exprime. L’instrument est multiple et parfois justifié lorsqu’il s’agit de personnes diffamées ou insultées. La démarche peut encore se comprendre lorsqu’il paraît nécessaire de préserver non une « vérité » historique, mais une décision judiciaire. Elle peut à la limite être admise quand elle protège un groupe clairement défini contre un appel à la discrimination ou à la violence. Mais on doit mesurer les risques de cette évolution, pour le moins contestable du droit.

Le premier danger réside dans le règne d’une idéologie qui étrangle le pluralisme indispensable à la démocratie : la Loi Taubira impose l’enseignement de l’histoire de l’esclavage. Mon amendement demandant que soient enseignés “le rôle positif de la présence de la France outre-mer » ET « la place éminente (…) des sacrifices des combattants de l’armée française issus de ces territoires, » pourtant plus équilibré et voté quatre fois par le parlement, a été, comme par hasard, et après saisine par le décevant Chirac, abrogé par le Conseil constitutionnel. Le second danger provient de la possibilité de plaintes et d’actions en justice d’associations le plus souvent dotées de subventions, et donc de moyens très supérieurs aux personnes dont elles réclament la condamnation. Le risque judiciaire peut ainsi décourager l’élan de la liberté. Troisième risque : Ce processus « orwellien » a son lexique codé et ressuscite une inquisition avec ses hérétiques, ses blasphèmes, entre « crime-pensée » et maladie mentale, comme le suggère la floraison des néologiques phobies, dont on devrait peser la similitude avec l’utilisation totalitaire de la psychiatrie dans les régimes soviétiques. Le glissement furtif de l’individu, facile à définir, au collectif fait apparaître trois nouvelles menaces : d’abord, le flou des incriminations. Où commence le délit ? Quelles sont les limites du groupe concerné. Le pénal est pourtant le domaine juridique qui exige la plus grande netteté. Ensuite, la reconnaissance implicite, contraire à l’esprit même de notre Constitution, de « communautés ». La République ne peut, ni ne doit accepter le communautarisme. Enfin, la “victime collective » ainsi légitimée peut se sentir en droit de s’en prendre à un coupable lui aussi collectif : religion, nation, État. C’est là une régression tragique.

Enfin, il faut avoir une position claire vis-à-vis de l’islam,et cesser les contorsions hypocrites et lâches. La religion musulmane a engendré une immense civilisation, de l’Alhambra de Grenade au Taj-Mahal, qui a droit au respect au-delà de ceux qui, parmi les musulmans, ne cessent eux-aussi de la caricaturer, et avec plus de dommages pour elle que les dessins de Charlie Hebdo. Cette religion n’a pas du tout le même rapport avec la violence que le christianisme. Benoît XVI l’avait rappelé à Ratisbonne. Les menaces, parfois suivies d’effets, que ce discours a provoquées ne lui ont que trop donné raison. Il faut donc éviter les deux fautes majeures de la peur et du rejet. C’est par un dialogue empreint de fermeté que l’évolution doit se faire. Toute religion est respectable, mais à une condition, c’est qu’elle-même respecte les fondements de notre Droit, au premier rang desquels figure, à mes yeux, la liberté de penser et de s’exprimer. Comme l’écrivait très justement Philippe Bilger (J’ai le droit de tout dire) : « Une idée perd son sens si elle ne s’insère pas dans un espace qui lui permettra de s’affronter au feu de l’intelligence d’autrui… Au regard de la liberté d’expression, il faut bien accepter que les religions elles-mêmes, soient passées au crible du scepticisme moderne et soumises à la dérision contemporaine. »

*Christian Vanneste est un ancien député UMP du Nord.

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2 Comments

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  • Decrauze , 21 septembre 2012 @ 23 h 48 min

    Le temps de la soumission ? –

    Argument phare des non-musulmans qui désapprouvent les caricatures : ce n’est pas le moment de mettre une rasade d’essence dans un foyer embrasé. Croire qu’une publication à un autre moment (lequel ?) aurait atténué le rejet violent de certains religieux est d’une naïveté confondante. C’est le principe même de l’expression jugée blasphématoire qu’ils rejettent. Céder revient à faire du religieux une opinion au-dessus des autres et à nous faire reculer de quelques siècles. http://pamphletaire.blogspot.fr/ pour ne se convertir à rien.

  • SUCCOJA Michèle , 23 septembre 2012 @ 1 h 22 min

    Ne soyons pas lâches, Soutenons Charlie Hebdo, et proclamons haut et fort qu’en France la liberté de la Presse fait partie de nos principes, n’en déplaise aux récents Français.
    Les religions ne concernent que les croyants, les autres se foutent éperduement de leurs fantasmes,
    qu’ils s’appellent Mahomet, Jésus, Bouddha ou les autres….peut-être se massacrent-ils aussi, ça règlerait le problème.

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