La politique n’est pas la compassion

L’air grave, mi-préfet, mi-notaire de province, Bernard Cazeneuve, sur un ton posé dit « nous sommes dans la compassion ». Sans doute dans la logique de son personnage de ministre sérieux et mesuré veut-il éviter d’en faire trop. Mais cette distance entre le mot et la froideur du message interroge. Compassion est un mot chargé d’émotion, et ici, elle est retenue, non comme un sentiment vécu mais comme un passage obligé de la communication, comme une figure imposée, pour ne pas dire une posture. La compassion, le « souffrir avec », le partage de la souffrance se fait service public. Pourtant, la douleur des familles et des proches des victimes est du domaine de l’intimité, appartient avant tout au cercle de ceux qui les connaissent. Certes, le fait que la catastrophe soit de dimension européenne, puisqu’elle touche trois pays directement, celui du lieu de l’accident et ceux de la majorité des morts, explique évidemment son retentissement politique, les trois jours de deuil national en Espagne, l’intervention émue d’Angela Merkel, et la volonté des responsables politiques français de montrer leur sollicitude attentive et leur empressement efficace. Il ne s’agit pas de critiquer ce qui semble attendu et établi, mais d’analyser le phénomène.

La formule de Bernard Cazeneuve révèle trois choses. D’abord, le rôle primordial de la communication séquencée dans la politique contemporaine. Le politicien est devenu davantage un communicant qu’un acteur. Auparavant, il fallait communiquer pour agir soit pour annoncer, soit pour expliquer voire justifier les actes. Avant et après, le discours entourait l’action. Aujourd’hui, c’est le message qui est devenu le centre. Il y aura un temps entre la parole et la réalisation. Cette dernière pourra même se perdre dans les trous noirs de la mémoire collective ou les dédales du parcours parlementaire. Peu importe. Seul compte le temps court des médias. C’est pourquoi il faut respecter les séquences du « storystelling » suggéré par les conseillers spécialisés. Donc, il faut commencer par l’émotion, la reine du temps bref. Ensuite viendra l’étape de l’accompagnement, puis lorsque les explications rationnelles arriveront grâce au travail de services extérieurs à la politique, l’oubli aura fait son oeuvre, même si l’on cherche à entretenir « l’esprit » né de l’émotion collective.

La mobilisation des politiques au cours de la séquence affective est considérable. Plusieurs ministres se déplacent sur les lieux du sinistre, comme si leur présence apportait le moindre secours, à défaut de perturber le fonctionnement des opérations. On interroge le député comme si son élection lui conférait quelque compétence sur les montagnes désertes de sa circonscription. On pourrait soupçonner un désir de récupération médiatique. Peut-être. Mais, l’absence des « politiques »pourrait être accusée d’indifférence. Schröder avait gagné des élections qu’on annonçait perdues en chaussant ses bottes face aux inondations. En se contentant de survoler la Nouvelle-Orléans après un ouragan dévastateur, Bush avait déçu. Ils sont donc tenus de se livrer à la compassion, de passer par cette case obligatoire, même quand le drame n’a ni cause ni effet politique. Cela traduit un changement de rôle impressionnant. Les responsables politiques européens ont de moins en moins de marge de manoeuvre, en raison des contraintes économiques et financières propres aux Etats-Providence à bout de souffle d’une part, et de leur subsidiarité excessive et mal conçue, d’autre part. Hollande, par exemple, se félicite d’une amélioration du contexte qui lui est totalement étrangère. Schröder avait, cette fois, été battu après avoir pris les mesures dont l’Allemagne se félicite aujourd’hui. Bref l’empathie avec la population bénéficie davantage aux politiciens que l’action efficace, mais antipathique. Dans le passé, le lien entre les drames privés et la collectivité dans la mesure où elle était touchée, était assurée par la religion. La mort et la souffrance, la compassion appartiennent au domaine spirituel. La politique est temporelle. Elle agit sur le réel et pour les vivants. Poutine est le dernier en Europe à s’en souvenir. On se rappelle que Giscard avait choqué déjà en soulignant cette distinction qui s’est estompée et disant : « il faut laisser les morts enterrer les morts ». Le spirituel est simplement devenu psychologique. Les cellules « psy » ont remplacé les prêtres.

La compassion est devenue un rite laïque, une célébration émotionnelle du vivre ensemble. Les gouvernements s’y réfugient quand ils ne peuvent plus changer les choses. Faute de susciter l’élan, ils accompagnent la souffrance. Celle-ci est devenue leur raison d’être sinon leur fond de commerce. Faute de changer l’état de la société, ils trouvent leur justification de plus en plus douteuse dans l’accompagnement des handicaps, dans l’aide aux discriminés, aux victimes qu’ils vont chercher parfois bien loin et sur lesquelles ils s’apitoient avec l’emphase des dames patronnesses. Madame Mazetier avait un jour effaré la Commission des Lois de l’Assemblée en évoquant la « souffrance » de l’étranger devant écrire une lettre pour demander la nationalité française. Madame Aubry, commentant les résultats désastreux du PS dans le Nord, versait une larme sur les « classes populaires en déshérence ». Effectivement, la bergère a perdu ses brebis. Mais c’est peut-être aussi que les citoyens en ont assez que Big Mother les materne et qu’il souhaiteraient qu’on compatisse et qu’on accompagne moins, mais qu’on donne davantage à chacun la possibilité de vivre debout sans tuteur.

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11 Commentaires

  • champar , 26 Mar 2015 à 10:32 @ 10 h 32 min

    Le précédent président de la république qui pleurnichait à chaque évènement triste c’était Albert Lebrun, il a été tellement insignifiant que personne ne se souvient de lui et pourtant c’est lui qui était président lors de la défaite de 1940 et a choisi le Maréchal Pétain en le nommant président du Conseil après l’effondrement de la France.

    A la différence de Hollande, Lebrun n’était pas un pervers mais espérons que le mandant de l’individu qui occupe actuellement l’Élysée ne se terminera pas par une défaite de la France comme celle de 1940.

  • Marino , 26 Mar 2015 à 10:34 @ 10 h 34 min

    Le président de la République a commencé sa prise de parole en affichant son soutien aux proches des victimes «Nous sommes ici pour nous incliner dans le souvenir des victimes (…) nous avons besoin de comprendre ce qu’il s’est passé, nous le devons aux familles (…) vous pouvez être sur que toute la lumière sera faite sur les circonstances de cette catastrophe».

    “Marquis de La Palice” Une vérité si évidente qu’elle en devient ridicule.

  • a400m , 26 Mar 2015 à 13:57 @ 13 h 57 min

    Bravo pour les commentaires précédents . mais l’air compassé affecté apprêté coincé constipé contraint gourmé ( qui affecte un maintien composé et trop grave ),guindé raide de notre ministre me fait douter.Eprouver de la compassion pour quelqu’un, de l’apitoiement ,de la commisération ,de la miséricorde, de la pitié, c’est la déprime totale ;alors qu’il faut faire face même durement pour montrer notre force et notre détermination dans la guerre qui s’annonce sournoise et très dangereuse pour les démocraties occidentales .

  • flammande , 26 Mar 2015 à 18:28 @ 18 h 28 min

    Exactement… Ca en devient gênant cette récupération et instrumentalisation des légitimes émotions…

    La politique n’est pas la compassion… Tout comme l’Etat n’est pas une organisation caritative !!!

  • Janus , 26 Mar 2015 à 18:44 @ 18 h 44 min

    La compassion de cet horrible duo est tout sauf de la compassion. Ces escrocs s’y entendent à faire pleurer Margot sur les malheurs du monde tout en lui dérobant ses économies. La compassion façon Hollande et Cazeneuve , c’est la politique du bonneteau… On dirait des vendeurs d’élixirs de jouvence, ou des pasteurs evangélistes façon Elmer Gantry.
    Il suffit de regarder la ville de Cherbourg et les mefaits d’une gestion socialiste modern’style : Plus de centre ville, plus de circulation intra muros (30000 Habitants à Cherbourg ville…) , plus d’activités economiques, mais des grandes surfaces en periphérie et des musées et beaucoup d’afghans et de pakistanais dont on se demande ce qu’ils viennent foutre dans ce trou du cuil du monde… Et des cocus qui continuent à voter socialiste contre vents et marées , navrés du déclin de leur ville, mais trop cons pour en comprendre les raisons ou trop inféodés aux avantages sociaux…

  • Marino , 26 Mar 2015 à 20:13 @ 20 h 13 min

    De plus :

    « Le Président de la République se rendra dimanche 29 mars à Tunis pour participer à la « grande marche républicaine contre le terrorisme » organisée par les autorités tunisiennes, à l’invitation du Président Béji Caïd Essebsi, à la suite de l’attentat terroriste qui a eu lieu au musée du Bardo le 18 mars« , peut-on lire dans un communiqué de l’Elysée publié ce mercredi 25 mars.

    Des leaders du monde entier seront conviés pour soutenir la Tunisie dans sa lutte contre le terrorisme, avec une marche symbolique qui partira de Bab Saâdoun et se dirigera vers le musée du Bardo, ce dimanche 29 mars à partir de 11h00.

    Un geste d’amitié fort, à quelques jours de la venue du président tunisien Béji Caïd Essebsi dans la capitale française, pour une visite d’État prévue les 7 et 8 avril.

    * Une manifestation à Tunis le jour des élections françaises

    Il devrait partir de Tulle, son fief corrézien, après avoir accompli son devoir électoral – la France votera ce jour-là pour le second tour des élections départementales. Il séjournera environ trois heures à Tunis et doit être rentré à Paris, à 19 heures, pour prendre connaissance des résultats du scrutin, qui s’annonce périlleux pour la gauche.
    Il est, à l’heure où nous écrivons ces lignes, le seul chef d’État étranger à avoir fait part de sa participation à la marche du Bardo.

  • Amaury Watremez , 27 Mar 2015 à 8:34 @ 8 h 34 min

    L’auteur de l’article tout comme Bernard Cazeneuve confond la compassion mièvre et fausse, affectée, à l’oeuvre dans notre société où la sensiblerie surjouée est de mise à tous les étages. Mais il oublie la notion chrétienne de la compassion, et surtout la Charité. Je suis toujours effaré et choqué de cette “compartimentation” que trop de croyants opèrent, pour qui l’Evangile et ses valeurs c’est bien gentil mon bon meussieur mais ça s’arrête au parvis de nos églises. Alors qu’un chrétien l’est partout, et non pas seulement à la messe du dimanche…

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