Inquisitio contre Métronome : Quelle histoire voulons-nous ? (2/2)

Tribune libre de Pierre Mayrant*

[…] Pour  le Comité de vigilance face aux usages publics de l’histoire (CVUH), les faits importent peu, seules les intentions comptent. Voir alors Lorànt Deutsch réhabilitant les rois, les saints, les catholiques, comme des acteurs à part entière de l’histoire de France et de Paris, c’est une insulte aux masses et un danger pour l’édifice de la modernité. En revanche, la saga de l’été, Inquisitio, répond bien aux attentes de ce postulat historique : « L’Eglise catholique est restée une structure d’oppression très longtemps » (voir la première partie de l’article). C’est ce qui compte. Malgré l’accumulation des erreurs historiques, la « vigilance » est inutile.

Précisons. Ici, la question de la vraisemblance d’une œuvre fictive avec les faits historiques dont elle s’inspire, est écartée. Seule importe l’orientation, c’est-à-dire la vision de l’histoire que l’on souhaite transmettre. Les personnages historiques sont des caricatures : Sainte Catherine de Sienne, peinte dans la série comme une mystique machiavélique, ne peut pas et ne doit pas avoir eu un rôle déterminant dans l’affaire du schisme de 1378, comme pourtant la majorité des historiens médiévistes (excepté bien-sûr le doctorant William Blanc) le concède ; ce serait sous-entendre qu’elle a été moteur dans l’histoire, alors que seules les masses déterminés par l’économique et le social le sont. Les faits contrediraient le message. La nécessaire préservation du message conduit à travestir les faits ; ainsi déformés, ces derniers s’inscrivent dans la vision du Moyen Âge, de l’Eglise et de l’histoire, qui inspire apparemment le réalisateur, Nicolas Cuche, ainsi que l’ensemble policier du CVUH.

Inquisitio est un faux, une contrefaçon qui puise son inspiration dans l’œuvre de Jules Michelet et de l’ensemble des historiens de son siècle. Cela fait pourtant bien longtemps que les historiens de l’inquisition, du Moyen-Âge et de l’Eglise ont mis fin aux légendes de l’historiographie du XIXe siècle et ont rétabli la véritable histoire qu’il est inutile de rappeler (voir ici ou ).

En revanche, il est intéressant d’étudier les ressorts inconscients qui ont poussé les auteurs à travestir la réalité historique. Inquisitio assure la transmission d’un mythe, de la même manière que les légendes de la tribu étaient racontées par les anciens, le soir, au coin du feu. L’objectif n’est pas la vraisemblance historique, ni le récit ou la valeur romanesque comme l’étaient les œuvres d’Alexandre Dumas. Ces mythes sont enseignés comme ceux d’Homère, à la grande différence que ce dernier inventait des récits constructifs d’édification, de voyages et d’aventures, tandis que les mythes modernes sont des récits déconstructeurs des réalités du passé pour justifier le présent et idéaliser l’avenir.

La saga fait tout simplement de la pédagogie victimaire. Rappelons-nous : nous avons été des opprimés. A chaque génération, il est juste de nous le rappeler, de nous repentir des oppressions passées et de prêter éternellement attention à toute les formes nouvelles d’oppression qui pourraient entraver notre liberté en devenir.  Nous remémorer ces jougs passés dont nous nous sommes libérés, est une manière liturgique de nous repentir et de nous maintenir dans l’illusion.

La persistance du mythe moderne de libération du passé est fondamentale parce qu’il entretient l’idéologie progressistedécrire un passé archaïque nous maintient dans l’illusion du progrès qui fait notre bonheur présent. Cette idéologie se fonde à partir d’un événement historique fondamental, la Révolution française, point de départ du processus de libération indéterminée. Contrairement à ce qu’on pense, cette légitimité révolutionnaire n’est plus si forte, en raison des horreurs – longtemps cachées – qui se sont déployées au cours de cet épisode historique (nous pourrions évoquer l’émission historique de Franck Ferrand sur France 3 en 2011, sur les Guerres de Vendée, si la bande à William Blanc ne s’était pas aussi mise en veille « vigilante » à l’égard de cet animateur de radio et de télévision). Le recours, aujourd’hui, aux mythes antérieurs d’oppression est plus que jamais nécessaire pour justifier la violence intestine d’une rare intensité qui s’est déployée au cours de la Révolution française.

Il ne s’agit pas d’un argumentaire contre-révolutionnaire. Chaque période de l’histoire a son lot de souffrances. Bien-sûr, la Révolution française est un épisode fondamental de l’histoire de France. Mais, pendant longtemps, elle était elle-même racontée comme un mythe, le mythe fondateur d’une société nouvelle. Puis, les nombreuses investigations historiques du XXe siècle, comme celle de François Furet, ont eu raison de ce mythe.

Ce nouveau savoir historique ébranle l’idéologie. Chaque jour, un peu plus, il remet en cause ses fondamentaux et ajoute autant aux autres atrocités du XXe siècle qui contrastent avec les petites virées inquisitoriales pacifiques de saint Dominique ou toutes les autres soi-disant formes d’oppression qui aurait été perpétrées au cours de cette époque sordide qu’était le Moyen Âge. Ce nouveau savoir favorise le désenchantement post-moderne parce qu’il détruit les illusions messianiques de l’idéologie progressiste.

La dérive nouvelle pourrait être alors un retour aux sources, aux racines chrétiennes. Afin de l’éviter, on continue de raconter, comme au coin du feu, les mêmes légendes en hypertrophiant – voire en inventant – les horreurs du passé. Au lieu d’énumérer le nombre de morts, la terreur, les charniers, les populicides de 1789 et d’après, on raconte l’histoire d’une oppression que la Révolution, quelle qu’aient pu être ses moyens, a permis aux hommes d’achever. Plus c’est gros, plus c’est exagéré, moins on se soucie de la réalité historique pour s’imprégner du message : ainsi la laideur, l’absence d’hygiène, la mauvaise tenue, les viols à répétition…, tous ces clichés moyen-âgeux qui ressemblent plus aux trolls du Seigneur des Anneaux qu’aux chevaliers de l’amour courtois. Paradoxalement, moins c’est crédible, plus ça le devient. Ainsi de l’inquisition, mais aussi des croisades, de l’affaire Galilée, de la traite des nègres…

Quelle histoire voulons-nous donc ? Celle associant tous les acteurs, les individus autant que les masses, l’économique et le social autant que le diplomatique, le politique et le militaire, les massacres autant que les œuvres sociales, tout en sachant que le présent a pour rôle ni d’exalter, ni de dénigrer, mais de tirer leçon du passé ? Ou celle dont le rôle ne consiste qu’à justifier une idéologie victimaire et les illusions d’un avenir radieux ?

Lire aussi :
> Inquisitio contre Métronome : Quelle histoire voulons-nous ? (1/2)

* Pierre Mayrant est journaliste et historien, collaborateur à la revue catholique La Nef, auteur d’un blog www.pierremayrant.com.

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