Mort du président polonais à Smolensk le 10 avril 2010 : d’après les services secrets allemands, c’était bien un attentat !

Le président Lech Kaczyński, disparu il y a 5 ans jour pour jour dans une catastrophe aérienne à Smolensk, en Russie, a-t-il été assassiné avec les 96 personnes à bord ? C’est la thèse avancée par un journaliste d’investigation allemand, Jürgen Roth, qui affirme s’appuyer sur des rapports secrets du BND, le service de renseignement allemand. Ce livre, Verschlussakte S (Le dossier secret S) qui est en librairie depuis le 8 octobre, rejoint ainsi la thèse avancée par de nombreux experts polonais et étrangers collaborant avec la commission d’enquête du parlement polonais constituée par le parti d’opposition PiS (le parti des frères Kaczyński) qui remettent depuis longtemps en cause la version officielle des événements (voir l’interview exclusive pour Nouvelles de France avec le président de cette commission d’enquête). Du coup, plusieurs grands journaux allemands posent enfin la question de la possibilité d’un attentat alors que depuis 2010, comme tous les médias mainstream occidentaux, ils ne faisaient que reprendre sans réfléchir les explications officielles, malgré leurs inexactitudes et leurs contradictions évidentes, et qualifiaient toute suggestion d’attentat de simple théorie du complot. Aujourd’hui au contraire, le Bild se demande en titre si Moscou a fait tuer le président Kaczynski tandis que le Stuttgarter Zeitung s’interroge sur ce que le BND sait de la catastrophe de l’avion qui transportait Lech Kaczyński.

Selon Jürgen Roth, qui a déjà publié plusieurs livres et réalisé des documentaires sur le crime organisé et sur la Russie, et notamment sur les liens de corruption de la classe politique allemande, et en particulier de l’ancien chancelier Gerhard Schröder, avec le géant du gaz russe Gazprom, la thèse de l’attentat à la bombe est aujourd’hui la plus probable. Un attentat qui aurait été organisé par une unité de quinze agents du FSB russe basée en Ukraine, à Poltava – des agents du FSB officiellement membre du SBU, le service de renseignement ukrainien –, sous le commandement d’un certain général Youri D. L’Ukraine ayant un nouveau gouvernement, ce sont sans doute des informations supposées comme provenant du BND que le gouvernement polonais pourrait vérifier aujourd’hui. Mais encore faudrait-il qu’il veuille vérifier quoi que ce soit car, toujours selon les rapports du BND auquel le journaliste allemand dit se référer, affirmant qu’ils proviennent de sources sûres, l’attentat aurait été commandité par un homme politique polonais haut placé et il aurait été réalisé en collaboration avec les services secrets polonais.

Aussi étrange que cela puisse paraître, la thèse n’est pas absurde. S’il y a eu explosion à bord avant que l’avion ne s’écrase ce 10 avril 2010 devant la piste d’atterrissage de l’aéroport militaire de Smolensk, encore a-t-il fallu que des explosifs et un dispositif de commande à distance aient été placés à bord au préalable. Ceci n’a pu se faire pour un avion militaire du gouvernement polonais sans l’implication des services polonais. Jürgen Roth dit avoir, pour étayer sa thèse, recoupé ses sources du BND avec des informations obtenues d’un haut-fonctionnaire polonais.

Quant aux motivations d’un tel attentat, si attentat il y a eu, il en existe plusieurs possibles. La première, c’est le retour du « bras de Moscou » aux postes clés en Pologne. Le bras de Moscou, c’est notamment l’ancien service de renseignement militaire polonais WSI dissout en 2006 par le président Kaczynski. Un service de renseignement avec lequel l’actuel président polonais, Bronisław Komorowski, président par intérim puis président élu après la mort de Kaczynski, a toujours entretenu des liens étroits et dont il a rétabli les officiers à des postes clés. Mais ce sont aussi potentiellement les généraux qui ont été nommés à la tête des forces armées polonaises après la mort du haut commandement dans la catastrophe de Smolensk, car les officiers morts à Smolensk avaient la particularité d’être les premiers commandants en chef des forces polonaises à ne pas avoir été formés à Moscou à l’époque communiste. Parmi les autres décès bien utiles au pouvoir en place, on notera celui du chef de l’IPN, l’institut chargé d’enquêter sur les crimes communistes et sur la collaboration passée des personnages publics avec l’ancienne police secrète (le nouveau chef de l’IPN a beaucoup adoucit la ligne suivie par l’IPN vis-à-vis des anciens collabos) et aussi la disparition dans la catastrophe du président de la NBP, la banque centrale polonaise. Son nouveau président Marek Belka, un ancien apparatchik, s’est mis directement au service du pouvoir politique, en violation des statuts de la NBP, comme cela a été dévoilé par des écoutes secrètes divulguées l’année dernière par les médias polonais. Des écoutes où l’on entend Marek Belka se mettre d’accord avec le ministre de l’Intérieur polonais pour infléchir la politique des taux de la banque centrale avant les prochaines élections de manière à favoriser la victoire du parti au pouvoir.

Une autre motivation possible, c’est le gaz. Le président Kaczyński bloquait la signature d’un contrat pluriannuel d’achat de gaz russe par la Pologne. Le 7 avril 2010 à Katyne, lors de la première cérémonie de commémoration des exécutions de masse en 1940 du NKVD soviétique à l’encontre des officiers polonais faits prisonniers, une commémoration en présence du premier ministre polonais Donald Tusk et du premier ministre russe Vladimir Poutine dont le président Kaczyński avait été exclu à la suite de pourparlers entre les gouvernements polonais et russes, Poutine a présenté une nouvelle proposition de contrat gazier à son homologue polonais et ce contrat a été signé, à des conditions très défavorables pour la Pologne, en 2009. Aujourd’hui, la Pologne est un des pays qui paye le plus cher pour le gaz russe et elle s’est engagée pour de nombreuses années à en réceptionner des quantités fixes quels que soient ses besoins. Ce contrat a été signé alors que la Pologne était censée se lancer dans l’exploration et l’exploitation du gaz de schiste dont elle est supposée avoir de gros gisement. Or malgré ses promesses répétées, le gouvernement de Donald Tusk a multiplié les obstacles et n’a jamais créé le cadre légal promis aux compagnies pétrolières, notamment américaines, pour leur permettre de se lancer dans l’exploration avec des garanties suffisantes quant aux concessions d’exploitation futures et aujourd’hui toutes les grandes compagnies capables d’exploiter des gisements de gaz de schiste ont définitivement jeté l’éponge.

Bien entendu, on peut se demander si les rapports du BND cités par Jürgen Roth sont authentiques. Le BND nie catégoriquement avoir produit ces rapports mais quels services secrets reconnaîtraient-ils la véracité des informations que leurs agents laissent fuir dans la presse ? Et en admettant que la fuite provienne bien du BND, reste à savoir s’il s’agit de vrais rapports ou d’une opération d’intoxication destinée à infléchir la politique allemande et lui donner une ligne plus atlantiste. S’il s’agit de vrais rapports enfin, pourquoi voient-ils le jour seulement maintenant ? Dans ce dernier cas, cela pourrait s’expliquer par le fait qu’avant la crise ukrainienne les dirigeants allemands ne souhaitaient pas compromettre leurs relations avec la Russie, le premier fournisseur de gaz et un client important pour les exportations allemandes. Désormais en conflit avec la Russie sur l’Ukraine, les autorités allemandes ont pu décider de divulguer les informations qu’elles détiennent sur la catastrophe de Smolensk pour exercer une pression supplémentaire sur Vladimir Poutine. En 2010, Lech Kaczyński était perçu par le gouvernement allemand et par le gouvernement polonais de Donald Tusk, qui cachait mal sa haine pour Kaczyński, comme le principal obstacle à un rapprochement entre l’Union européenne et la Russie.

Quoi qu’il en soit, indépendamment de ces rapports supposés du BND, il existe de multiples raisons incitant à croire à l’hypothèse de l’attentat, à commencer par le comportement extrêmement suspect des autorités russes et polonaises depuis 2010. Pourquoi d’ailleurs l’épave de l’avion et les boîtes noires n’ont-elles jamais été rendues à la Pologne par la Russie ? Pourquoi la Pologne refuse-t-elle depuis 5 ans toute enquête internationale et pourquoi a-t-elle catégoriquement refusé dès le début toute implication de l’UE et de l’OTAN dans l’enquête ? Pourquoi a-t-elle accepté sans sourciller de confier toute la responsabilité de l’enquête aux autorités russes et de fonder son enquête officielle exclusivement sur les documents d’enquête élaborés par les enquêteurs russe ? Sans parler d’une série de suicides suspects qui ont bien arrangé les autorités, comme celui du général Petelicki, l’ancien chef de l’unité d’élite GROM, qui avait dénoncé un SMS envoyé le lendemain de la catastrophe aux députés de la Plateforme civique (PO), le parti de Donald Tusk, avec la thèse qu’ils devaient défendre dans les médias et qui était que l’accident avait été provoqué par l’imprudence des pilotes du Tu-154 gouvernemental et qu’il ne restait qu’à établir qui les avait incité à commettre cette imprudence (sous-entendu le président Lech Kaczyński). Ou encore le « suicide » de l’adjudant Remigiusz Muś, technicien de bord du Yak-40 gouvernemental polonais qui avait atterri sur l’aéroport militaire de Smolensk une heure avant la catastrophe, et dont les dépositions sur la conversation entre la tour de contrôle et les pilotes de l’avion du président Kaczyński, qu’il avait écoutée sur la radio du Yak, contredisaient le texte de la transcription officielle du contenu des boîtes noires et prouvait que les copies remises par les enquêteurs russes avaient été falsifiées. La présence des originaux des boîtes noires en Russie permet d’ailleurs de ressortir régulièrement de nouvelles transcriptions de nouvelles copies en fonction des besoins et l’on a vu apparaître en réaction à la parution du livre de Jürgen Roth une nouvelle transcription qui vient remettre sur la table la thèse du rapport d’enquête russe sur la présence du général Błasik, le chef de l’armée de l’air polonaise, et sur la consommation supposée d’alcool dans le cockpit. Des thèses qui avaient pourtant été formellement démenties après une analyse des copies des enregistrements par un laboratoire d’analyses criminelles spécialisé de Cracovie. Les bizarreries contenues dans cette nouvelle transcription et son origine douteuse font penser à une opération d’intoxication particulièrement grossière mais son utilisation par les procureurs militaires eux-mêmes montre à quel point les autorités polonais sont sur le qui-vive et à quel point les enquêteurs polonais sont aux ordres du pouvoir politique.

L’ancien ministre de la Justice de Donald Tusk avait affirmé en 2013 après son renvoi du gouvernement que Tusk était complètement paniqué à l’idée que le parti de Kaczyński pourrait revenir au pouvoir et le traduire en justice pour la manière dont l’enquête sur la catastrophe de Smolensk a été menée et pour la manière dont ce voyage tragique avait été organisé par son gouvernement. Or il se trouve que la Pologne est aujourd’hui en pleine campagne présidentielle et la victoire du président sortant est pour les gens du système en place une question vitale. La catastrophe de Smolensk a le potentiel de faire exploser la IIIe République polonaise issue des accords passés en 1989 entre le pouvoir communiste et une partie de l’opposition liée au syndicat Solidarité. Des accords qui ont permis aux communistes, et notamment à ses services secrets, tous liés au pouvoir aujourd’hui en place à Moscou, de conserver une très grande influence sur les affaires du pays.

Donald Tusk et Vladimir Poutine à Smolensk le soir de la tragédie du 10 avril 2010

 

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Tragédie de Smolensk du 10 avril 2010 : les enquêteurs polonais ont bien découvert des traces d’explosifs sur l’épave de l’avion !

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20 Comments

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  • eric-p , 10 avril 2015 @ 20 h 02 min

    J’ai toujours eu des doutes sur l’aspect “accidentel” de l’avion de Kaczynski et ses amis
    (il y avait également un agent double polonais susceptible “d’intéresser” Moscou dans cet avion). Nous connaissons la brutalité potentielle du régime de Moscou (et les opposants de Poutine en savent quelque chose) mais nous n’avons pas de preuve indiscutable
    …et nous n’en aurons jamais: La raison d’Etat.

    Cette affaire n’est pas sans rappeler:

    -Le “suicide” de Jean Germain (qui avait justement l’occasion de prouver son innocence le jour de son procès )

    -Le “suicide” de Beregovoy (que même Télé Bolcho met en doute, c’est dire !)

    -La mort “naturelle” de Jean-Claude Mery et sa fameuse cassette…

    -La crise cardiaque due à un “surmenage” de Jean-Paul 1er

    -Toutes les disparitions politiques françaises dues à des maladies subites, des suicides inattendus ou des accidents de la route plutôt improbables
    (Une spécialité en rípoublik française mais pas seulement…)

    Le problème est que la raison d’Etat prévaut et personne en Europe ne se hasardera
    à balancer des “preuves indiscutables” sur une éventuelle responsabilité de Poutine
    dans la mort du président Kaczynski, une mort qui arrange finalement beaucoup de monde.

  • Psyché , 10 avril 2015 @ 20 h 21 min
  • Goupille , 10 avril 2015 @ 21 h 43 min

    Juste réponse aux trolls Poutinophobes.
    Les soviets ont disparu depuis quelques années, savez-vous ?

    Et d’ailleurs, les soviets ont disparu dès le début sous la dictature bolchevique. Le suicide de Maïakovsky en atteste.

    Après, c’est une question de sensibilité, d’affinités, et d’intuition.
    Quel était l’intérêt des Russes d’aller massacrer tous ces gens venus commémorer un massacre stalinien et de coller un gros pouce plein de sang sous le nez du monde entier ? A moins que de quelques nostalgiques fanatiques ?…

    Par contre, si l’on regarde vers l’avenir de la Pologne…
    Comme en Serbie avant, et en Ukraine plus tard, on verrait bien, en effet, la main de l’Ami américain.

  • Pascal , 10 avril 2015 @ 22 h 18 min

    Les soviets ont en effet disparu très tôt, dès les premières années de la révolution. « Tout le pouvoir aux soviets, à bas la dictature du parti bolchévique ! » était le mot d’ordre des marins de Kronstadt et des ouvriers de Pétrograd. En 1921 ils seront écrasés par l’Armée rouge dirigée par Trotsky.

  • feeloo , 10 avril 2015 @ 22 h 38 min

    Ouais, l’inénarrable Mr Bault!!!
    :D

  • jpm , 11 avril 2015 @ 16 h 08 min

    l’Allemagne et la Pologne étaient alliées en 1935 avec le crétin polonais colonel Beck premier ministre !
    On voit ce qui est arrivé !
    Qu’un “journaliste” ou prétendu tel reprenne les montages de la chancelière,cela nous promet une belle guerre en …. Ukraine avec une nouvelle invasion de la Pologne. La Pologne paiera ses geôles secrètes de la CIA !

  • jpm , 11 avril 2015 @ 16 h 11 min

    non seulement un p’tit gars qui gagne sa croûte comme il peut et qui n’était pas dans le cockpit de l’avion polonais pour lui dire d’atterrir !

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