Les banquiers aiment la chair fraîche

Tribune libre de Myriam Picard* pour Nouvelles de France

La petite fille qui gazouille dans sa poussette, c’est vendeur. Mais c’est également très alléchant pour tout bon commercial rêvant de bourrer le mou du marmot dès son plus jeune âge.

Patientant au guichet de la poste, je tente désespérément de calmer ma fille qui s’applique à déchiqueter tous les formulaires de transfert d’argent qu’elle réussit à dénicher. Surgit une aimable conseillère financière, qui, après les guili-guili-ouh-qu’elle-est-mignonne de rigueur, me tend, l’air détaché, un joyeux album coloré dans le style Barbapapa. « C’est pour votre puce », me dit-elle. Bien. La puce récupère l’album, auquel je ne prête sur le coup aucune attention. Ce n’est que quelques instants plus tard que je réalise que l’album en question est une ravissante petite chose destinée à faire de nos enfants de sombres salauds égocentriques plein d’avenir, qui délaisseraient soudain Perrault pour s’amuser plutôt à « aider la petite fourmi à trouver le bon chemin pour mettre tes économies sur ton Livret A. » (sic). La démarche est habile, les couleurs riantes, la petite fourmi tout à fait attendrissante, et ne parlons pas des moutons, kangourous et autres mignardises qui fleurissent ce boniment à l’usage de nos innocents.

« Mon livret A de A à Z » de La Banque Postale, c’est un peu le Petit Livre Rouge édité par la Bibliothèque Rose qui aurait pris des leçons de mauvaise foi auprès de la Licra. L’alphabet s’y décline au rythme de la propagande financière. Ainsi, à la lettre T, qui annonce un joyeux « Tes rêves… », on découvre, stupéfait : « Dessine dans chaque bulle vide ce que tu achèteras quand tu seras plus grand. Qui sait, tes rêves deviendront peut-être réalité ? » Pinçons-nous d’étonnement, donc, mais pas trop fort, car la suite est plus rafraîchissante encore : « W comme Whaouuuuu !!! Si tes parents déposent tous les mois 15 euros sur ton Livret A pendant quinze ans, tu pourras profiter de 2 700 euros plus les intérêts ! » Songeons au pauvre mioche Groseille dont les parents négligeraient ce grave devoir, mais rassurons-nous vite : nul doute qu’il y aura bientôt en France un service d’appels gratuits où nos chères têtes blondes pourront prévenir les services sociaux du fait que leurs parents ne déposent pas d’argent sur leur Livret A. De chouettes jurisprudences en perspective, et des chantages en prévision  : « Si vous n’économisez pas pour mon avenir, je fais pipi sur le canapé. »

On pourrait croire, à la lecture de certaines bulles de l’album, qu’il s’agit d’une plaisanterie, tant on va loin dans le cynisme. Oublions le mouton du Petit Prince, décidément trop vieux jeu. Il s’est réincarné, grâce à la Banque Postale, en : « D comme… Dessine-moi un joli porte-monnaie : » On imagine sans peine quel genre de société des gamins gavés de contes de fée de cette nature pourraient édifier plus tard, quelque chose dans ce goût-là : « E comme… Expulsion de la vilaine famille qui n’a pas payé son loyer ce mois-ci parce que le papa n’a pas été suffisamment prévoyant alors qu’il a un cancer généralisé méchant pas beau. » ou « G comme… Sois Gentil avec ton petit camarade qui sera plus tard très riche et pourra te donner plein de bons sousous. » ou mieux encore « D comme Don. Le Don est utile, surtout quand il est intéressé. »

J’exagère à peine. La lettre J fournirait des raisons de se suicider de désespoir à n’importe quelle personne saine d’esprit : « J comme Jacques a dit : « Joue au banquier » » Que les parents qui rêvent de voir leur progéniture se tourner plus tard vers le bénévolat, l’art ou la recherche interrompent immédiatement leurs merveilleux phantasmes. C’est Jacques qui l’a dit : Zoé et Louis doivent jouer au banquier. Quel doux spectacle que d’entendre Poussinet chéri, un samedi après-midi, taper sa sœur en lui réclamant le paiement de ses agios ! O beauté, ô délectation de contempler la Louloute adorée prendre un air sérieux, les lunettes de Mamie sur le nez, pour exiger en zézayant, auprès de sa cousine de deux ans, plus de régularité dans les virements sur son assurance-vie ! Lorsque l’enfant paraît, songeait autrefois Hugo…le cercle de famille parle de Codevi…

Pour qui s’interrogerait sur les motivations des délinquants cravatés à l’origine de ce projet, il y a déjà une réponse, dans l’introduction de l’album : « A travers des coloriages, des jeux et des explications simples, tu vas découvrir les nombreux avantages de ton Livret A et faire tes premiers pas en matière d’argent. Amuse-toi bien ! » Les Machiavel graphistes et communiquants ricanaient-ils derrière leurs Mac lorsqu’ils composèrent ce lamentable album ? Avaient-ils conscience de l’incroyable noirceur qui se dégage de ces pages où les pièces et billets sautillent d’allégresse, où tout est alléchant pour n’importe quel petit bonhomme qu’attirent les couleurs gaies et les sourires des lettres de l’alphabet ? Réalisaient-ils que c’est à des cerveaux d’enfants qu’ils adressaient leur message wallstreetien ? A des gosses à qui l’on devrait d’abord et surtout parler de générosité, d’oubli de soi, de gratuité ? A des enfants qui grandissent dans un monde suffisamment sordide pour qu’on leur épargne, durant au moins quelques années (« Au moins un homme, Seigneur… S’il n’y a qu’un homme ? ») la découverte des préoccupations tristes et sordides des grands ?

Mais non, cela non plus ne leur sera pas accordé. Du Baiser de la Lune qui enseigne gravement les joies de l’homosexualité à Ton Livret A de A à Z, on leur aura fait boire nos noirceurs jusqu’à la lie. Jusqu’à cette promesse terrible du Petit Livre A : « Fidèle : les bons compagnons sont toujours là quand on a besoin d’eux ! Tu peux compter sur moi à tout moment et tout au long de ta vie. »

Avec le petit bonhomme vert de Cetelem, nous frisions déjà l’indécence. Devant les gigotements navrants de cette grosse boule aussi lisse, indigeste et contente d’elle-même que notre société, pétrie de fausse gentillesse et d’apparente sécurité, il me venait des envies de meurtre. Je pensais à ces millions de familles surendettées à coup de TAEG exorbitants, encouragées dans leurs envies ponctuelles garanties par des organismes de crédit à côté desquelles Madoff est un ange de candeur.

Nous avons désormais franchi un palier supplémentaire dans le cynisme et la cruauté. Nos gosses avaient déjà la possibilité de se repaître de violence à la télévision, de se gaver d’ignorance et de permissivité à l’école. Ils peuvent maintenant préférer le coffre-fort au bac à sable. Et pourront bientôt, très bientôt, apprendre que Lucie n’est pas une fille, mais en fait un garçon, parce que Lucie est tellement trop triste de se sentir considérée comme une fille alors qu’elle veut être un garçon, à cause de la société sexiste et rétrograde dans laquelle elle vit.

Ainsi, lorsque nous aurons fait couler la dernière goutte de candeur enfantine, lorsque nous aurons bien pressé le fruit de leur imagination et de leurs espérances, lorsque, en un mot, nous aurons laissé les fous qui nous gouvernent sacrifier notre progéniture sur l’autel de leur idéologie, nous pourrons peut-être, dans un dernier moment de lucidité, nous reprendre et mener bataille pour que cela cesse. Ave, France ! Ceux qui vont mourir te saluent !

*Myriam Picard est journaliste et membre du Comité de rédaction de Riposte Laïque.

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